Sentir son corps vivant

Bernard Andrieu

En se précipitant sans étayage ni préparation dans l’expérience corporelle, c’est moins l’ivresse et le vertige qui sont atteints que le chemin émersif de notre corps vivant (Andrieu 2016) qui est traversé, dont la trace reste indélébile dans la chair vive de nos adolescences. Les premières fois ces chemins de douleur ou de plaisir sont investis de ce qui serait le degré zéro de notre existence sensorielle. Ce qui revient de l’adolescence dans ce qui serait la vie adulte révèle l’impossibilité d’en faire le deuil.

 

Les traces sensorielles, pas toujours élaborées, viennent faire retour dans des passages à l’acte. Le corps devient douloureux dans cet écart entre ce que je voudrais être et ce que je deviens à travers le développement physique du corps, avec ses étapes ingrates jusqu’à une stabilisation de croissance qu’il faut encore investir en image du corps.

 

Cet écart est-il si réductible ? Par l’esthésie et l’anesthésie, par des feed-back virtuels, le corps adolescent perd tout étayage par l’expérience physique pour se construire une représentation seulement mentale. Se représenter sa douleur ou celle de l’autre, même par l’empathie de l’image actualisant les neurones miroirs, n’élabore qu’une sensation virtuelle dont la résistance dans la rémanence n’envahit pas la mémoire.

 

Catherine Millet nous met en garde : «le récit met les corps en pièces, satisfaisant la nécessité de les réifier, de les instrumentaliser» (Millet, 2001, p. 188). Dans le texte du récit l’expérience sensorielle inédite, que nous relevons ici, s’incarne par des significations plus vives dans les mots car elles incarnent le vif de la chair, plaisir ou souffrance. Bernard Noël, à propos de ce qui serait, depuis Sade, sa fiction/récit la plus immersive dans les limites de l’amour corporel, affirme : «Je me déviole et je me souviens. Seulement, en se dépliant dans le corps, mes souvenirs en accrochent d’autres» (Noël, 1971, p. 184). Le corps peut-il s’extraire du texte qui le dit ou le texte n’est il qu’un extrait de corps : « Les mots crèvent au ras de ma peau » (Noël, 1988, p. 19) ?

 

La rémanence sensorielle revient dans notre corps où la sensation émerse en nous sans que nous puissions la contenir ou entièrement la contrôler. Ce corps qui émerse en nous en première personne n’est plus celui du cogito cartésien, d’une conscience qui maîtriserait son corps par la pensée.

 

La performance émersive fait surgir en nous de l’inattendu pour le public mais aussi de l’inédit pour notre sensorialité : c’est une émersion sensorielle dont l’expression corporelle n’est que la traduction phénoménale et imparfaite de ce qui nous traverse. La performance est traversante par la production en nous de sensations, d’émotions et d’images dont l’expression esthétique se nourrit sans parvenir à l’évider.

 

Pourtant cet écart entre ce qui s’émerse en nous et ce qui s’exprime par nous crée de nouvelles formes et invente de nouveaux codes. Ce qui est performatif en nous dépasse dans la performance le sens initialement prévu comme si un surcroit de notre chair se manifestait dans un faire immédiat et instantané.

 

Ce qui m’éprouve au cours de la performance peut-il devenir matière de la manifestation esthétique ou y-a-t-il toujours un décalage entre ce qui est émergeant en moi et ce que l’exprime par moi-même avec les autres ?