Quand les robots assemblent les humains

Joffrey Becker

Il y a quelque chose de frappant lorsqu’on passe les portes d’un laboratoire de robotique. C’est de n’y voir que des corps en morceaux, des fragments d’anatomie, de mouvements, d’activités. Un double de l’humain se construit dans ces étranges fabriques qui ne peux se voir autrement qu’en pièces détachées, ici une main, un bras, des cheveux, une tête, là quelques neurones, cinq ou six émotions basiques, un battement de paupière…

L'INqualifiable - Quand les robots assembLent les humains, Joffrey Becker

 

Ces morceaux de corps, on les retrouve éparpillés un peu partout, dans les tiroirs, sur les tables, emballés dans du plastique, contenus dans la mémoire des ordinateurs. Et personne ne songe à trop les assembler, chacun s’appuyant sur l’image partielle d’un corps pour tâcher de comprendre ce qu’est un humain, comment il regarde, comment il saisit, comment il communique, et quelles sont les mécanismes basiques d’une interaction réussie : une rétro-ingénierie de la vie humaine, qui ne peut s’opérer qu’à la condition de tailler le corps en pièces.

 

Car le corps en devenir des robots, ce drôle de théâtre anatomique qui à chaque fois s’expose dans ce qu’il fait de plus spectaculaire, est aussi celui d’un humain dont on n’a pas fini de saisir la plasticité. Ce corps humain, évidemment plus complexe que la machine, ne se laisse deviner qu’à travers les actes les plus élémentaires de cette dernière : la syntaxe du corps, dont elle forme en quelque sorte le modèle réduit, se cherche ainsi en même temps qu’elle se donne à voir.

 

L’étrange grammaire que ce corps robotique cherche à manifester nous assemble aussi autour de lui, polarisant l’attention sur ses morceaux d’actions, de sorte que nous y cherchions à notre tour les indices d’une présence familière qui nous échappe pourtant à chaque fois qu’elle s’offre aux regards.

Regardons-les jouer, ces robots, aux jeux des hommes. N’y retrouvons-nous pas un peu de nous-mêmes ? Regardons-les tomber ou se casser. Ne rions-nous pas ? N’éprouvons-nous pas une sorte de gêne ? Oh, je l’ai vue cette empathie, qui fait naître sur les visages ces expressions archaïques d’une douleur que l’on ne ressent pas. Je l’ai sentie moi aussi au contact de ces machines. Elle rejoue les liens que nous tissons avec nos semblables en les étendant cependant aux robots. Cette magie des mécanismes humains, celle des corps-fontaines de la métaphore cartésienne, les machines, elles, s’en moquent. Et nous savons qu’il n’y a rien en elles, que le fantasme de l’intelligence qu’on leur prête, même lorsque nous plongeons nos yeux dans les leurs, ou lorsque nous engageons spontanément la conversation avec elles.

 

«Irrationnels !» dirait-on alors des comportements que nous adoptons en présence des robots. Ces technologies enchantées nous condamneraient à une forme éculée d’animisme. Rien n’est en réalité plus approximatif, tant nos projections sur ces machines relèvent de la raison et de la façon dont nous tentons, avec les moyens que nous avons, de lever les incertitudes qui pèsent sur leur nature au moment où elles s’animent. Autre façon de faire ce corps qui nous semble à la fois familier et étranger, un peu comme les regardeurs font les tableaux, la communication précaire qui s’instaure entre elles et nous est une manière de construire notre humanité sans que nous ne soyons jamais en mesure de la réaliser.

L'INqualifiable - Quand les robots assembLent les humains, Joffrey Becker