Rennes ville punk : Témoignage partiel et subjectif

Patrick Targazh

Pourquoi les punks naissent dans les artichauts et pas dans les choux ou les roses ?
Pour quelle guérilla urbaine Kalashnikov fut adopté par de nombreux jeunes rennais ?
Dans quel contexte le Marquis de Sade se fit une Fracture à Rennes ?
Comment, bien que logé chez mes parents, je me suis retrouvé à l’ARU ?

Et bien d’autres révélations divulguées ici pour la première fois…

Tu sauras tout cher lecteur en lisant cet article (si ça c’est pas une accroche…!)

1979-82, Rennes, dans ma mémoire, des graffitis souvent à la craie ou au marqueur surgissent sur les murs de Rennes tels des symboles mystérieux, annonciateurs d’une apocalypse à défaut d’un monde nouveau, chaque inscription interpelle comme une interrogation violente, séparative, être de ceux qui savent versus l’indifférence à leurs présences, une rupture esthétique et temporelle…
Mais que signifie ce «Kalachnikov» qui se répand partout !!!??? dans ma tête d’ado déjà pleine de questionnements, la réponse se révéla vite auprès de mes sectes lycéennes favorites, totalement dévouées au baphomet du Rock tendance Bon Scott, «Kalashnikov1 ? c’est un groupe de punk rennais», du punk rennais, ouah !, le punk ce n’est donc pas qu’à Londres, ici aussi dans la capitale bretonne, si calme et avec le charisme aussi peu signifiant qu’inspire la bourgeoisie robine du cru… des punks braillants, éructants comme ce Johnny Rotten des Sex pistols vu à la télé, «punk» le mot est lâché, oui à Rennes dont l’univers folkeux à tendance bretonne et au rock progressif à la française sont les tendances musicales majeures… Cette ville sans problème avéré mais sans grande jouissance non plus !!! Kalachnikov par son nom, par sa présence murale était déjà un signe des temps… de la fin des temps, du Kali Yuga révélé, un ultime appel à l’effervescence dionysiaque, (les punks sont enfants de Nietzsche !) Kalachnikov dans un premier temps, puis je découvre les Troskids, les Angry rats (avec le A cerclé il va sans dire…), les P38… et autres groupes punks du coin. Dans le même temps un petit festival naissait : les Trans Musicales, transformant la salle de la Cité en une mythique salle de concert… toute une effervescence bouleversait la ville, toute une énergie rock enflammait ses murs…
Mais d’où venait cette déferlante punk, cette vague rock qui s’emparait de la moindre arrière-salle de bar (qui comme toute ville bretonne n’en manque pas !), Rennes la parlementaire bourgeoise, ville de garnison, laissait place à Rennes la rebelle, nourrie par la vitalité débordante et stimulante de sa jeunesse étudiante…
Car si le punk éructe soudainement à Rennes c’est comme souvent en Bretagne, à cause des artichauts (qui sont légions ici !). Et oui cher lecteur (le punk aime interpeller !), je te sens interrogateur sur ce rappel historique que tu ne liras nulle part ailleurs et je vais comme il se doit en cette terre de légendes, de bruyères et de korrigans (sorte de petits keupons celtes) te conter la véridique genèse du punk rennais… En effet en 1960 a lieu en pays de Léon (rien à voir avec Zitrone !), la «Bataille de l’artichaut», terrible conflit autour d’une histoire de prix plafond trop bas pour les agriculteurs, bref…, la sous-préfecture de Morlaix est attaquée (tradition très brittonique), la répression de l’État français est terrible, les leaders sont arrêtés dont Alexis Gourvennec, ce qui ne fit qu’empirer les choses, le breton étant un tantinet frondeur quand on le cherche… d’où des manifs monstres… L’État validera alors pour calmer tous ces rebelles ce truc étrange : le «marché à cadran à enchères dégressives» !!!… et c’est suite à cette jacquerie populaire qu’un mouvement de réflexion s’opéra et que l’on commença à parler de « plans d’actions en faveur de la Bretagne » et de «désenclaver le pays»…
Les bretons toujours un peu «vénere» contre le centralisme français dirent que finalement en face, les britanniques sont quand même bien plus proches que ces parisiens têtes de ch…(expression locale et… très affectueuse), Alexis Gourvennec crée alors en 1972 la Brittanny Ferry, et en 76 est ouvert la ligne Saint-Malo-Plymouth. Du coup Londres devenait plus accessible que Paris pour toute une génération de Rennais qui allaient dès lors se confronter à l’ambiance musicale underground from London… et accessoirement aux petites anglaises… mais je m’égare… (dès 1969 le disquaire Disc 2000 devenu par la suite Rennes-Musique seul endroit où l’on pouvait dénicher des vinyls imports avait amorcé le mouvement !!!) il fallut à peine 1 an d’allers-retours pour qu’à l’été 77 naisse à Rennes la première vague punk : le groupe Fracture avec déjà Christian « Rocky » Dargelos à la basse et au chant (qui deviendra par la suite Frakture et évoluera vers la new wave), très vite Dargelos quitte le groupe et crée avec Frank Darcel, Marquis de Sade, dont le premier concert aura lieu le 7 octobre à La Halle Martenot en tant que première partie des punks londoniens de Damned, concert rennais mythique et fondateur, Philippe Pascale est dans la salle et deviendra par la suite le chanteur principal du Marquis, en 78 1er 45 tours, en 79 c’est le passage à la première édition des Trans Musicales, en 80 c’est la fameuse interview dans Actuel… et dès lors la lumière médiatique ne cesse de s’abattre sur Rennes, la dénomination de «ville-Rock» la désigne alors à la France entière et bien au-delà, une transformation radicale… mon adolescence s’annonçait jouissive… !!!

1981, Mitterrand rafle la mise, c’est la libération des ondes, les radios pirates deviennent libres, le punk envahit aussi ce nouvel espace (radio Savane, Canal B, à Rennes). Exit Danièle Gilbert, Alain Maneval apparaît sur l’écran (alors cathodique !) de la télé, dandy punk rock à la tresse bleu, il nous abreuve de musiques déjantées… j’exulte !

1983, alors que je traîne en centre-ville avec mes potes du lycée, nous assistons par hasard salle Omnisport (Aujourd’hui Le Liberté) aux balances d’un groupe, ce fut un choc musical, esthétique, Les Nus sur scène !!! l’énergie punk au service d’une puissante rythmique (dont malheureusement l’album ne rend pas compte), des textes en français à l’aura littéraire (Cocteau, Genet, Wilde), un look marqué, une harmonie empruntée à la new wave naissante… ce fut dans ma vie un marqueur, j’en garde encore aujourd’hui une trace mémorielle quasi physique, émotionnelle, bouleversante, cette rage de l’instant allait teinter toutes mes expériences à venir… Christian Dargelos et Frédéric Renaud revivifiaient le flambeau de ce que l’on désignait alors du label de «rock rennais»… Le groupe influença considérablement le rock français, particulièrement Noir Désir (qui leur rendit hommage par la reprise du titre «Johnny colère»). Mais ne rencontra jamais le succès national espéré…

En 85 Jack Lang débarque à Rennes pour promouvoir les « musiques actuelles », dans le cadre du festival «Rock against Tarzan» (déclinaison rennaise des «Coup de talent dans l’Hexagone» du ministère de la Culture), l’évènement et l’arrivée d’importantes subventions ministérielles permettent à Kalashnikov, ainsi qu’à 3 autres groupes dont Niagara de sortir des vinyls «4 titres». La municipalité rennaise bienveillante mais encore frileuse comprend tout l’intérêt de faciliter plus encore l’émergence de cette culture rock qui la bouscule de toute part, il est question de nouvelles salles, d’infrastructures… tout s’accélère…

1986, je suis étudiant à Rennes 2, le rock est partout dans la ville, et dans la rue… la fac s’agite contre la loi Devaquet, les manifs entonnent à tue-tête «L’empereur Tomato-Ketchup» des Bérus. Suite à l’assassinat à Paris de Malik Oussekine, Devaquet démissionne, Chirac annonce le retrait du projet de loi le 8 décembre. Les Trans Musicales débutent le lendemain et s’achèvent 5 jours plus tard dans une mémorable fiesta bérurière à l’orgie circassienne… et légumière 2 … avec le groupe punk rennais Wart 3 (ex-Angry rats), Ludwig Von 88, Washington Dead Cats, et bien sûr les Bérus. Les Trans ont conquis Rennes «dans une sorte de folie collective, joyeuse et débridée…» dira avec justesse Béatrice Macé 4. L’art pictural post-punk en profite pour s’étaler dans l’espace urbain, Kiki Picasso, Blek le rat, Miss Tic, Marie Rouffet…

À la fac, mon prof d’économie, Jean-Michel Lucas (Doc Kasimir Bisou), cuir et lunettes noires, n’est pas un inconnu, il participe à l’organisation des Trans Musicales, futur conseiller de Lang, il a déjà rédigé un pavé : Rock et politique culturelle – l’exemple de Rennes qui interpelle l’autorité politique… Décontractés, nous traînons souvent ensemble dans les couloirs de la fac à visionner sur les écrans télé la rediff des «Enfants du Rock», ses étudiants attendront bien 5 mn de plus dans l’amphi…!!! (punk attitude !!!) l’homme pourtant chargé de m’enseigner l’économie, nourrit surtout ma réflexion sur le Droit culturel, il crée L’ARU (Association rock université) avec Benoit Careil, j’y participe avec enthousiasme, nous serons la 1re université à ouvrir dans ses locaux une salle de répétition pour les groupes ! et surtout J-M Lucas est vice-président de la fac, nous avons donc quartier libre pour organiser dans l’amphi Chateaubriand des concerts… jusqu’à parfois 500 personnes… et c’est ainsi que naquit «Que l’esprit rocke» sorte de challenge national inter-université, véritable tremplin pour les groupes locaux composés d’étudiants et ce sont les punks de Wart qui le 29 janvier 1987 remportent la finale régionale.

Un jour que nous sommes une fois de plus en « féroce » concurrence sur l’achat de vieux vinyls d’occase !!!, J-M Lucas me glisse, l’air de rien, la suggestion de m’investir dans l’organisation de concerts, impossible ! professionnellement je dois partir une année à Montpellier, où je deviendrai manager du groupe Les Frenchies et fréquenterai une nouvelle famille punk : OTH, Les shériffs, Tulaviok… et les États généraux du rock fin janvier 88 au Zénith, puis j’emménagerai sur Paris où je retrouve mon pote Jean, chanteur de Wart, je croiserai alors Marsu des Bérus, les Chiwawas, les Cherokees, l’Echo râleur, les Nonnes Troppo, les Stepping stones… mais ceci, cher lecteur, est une toute autre histoire…

 

«Être punk c’est trouver sa voie, son style, surtout ne pas suivre bêtement les autres.» Johnny Rotten
«Chaud, fou et excitant, le punk est une histoire d’explosion, la première véritable expression du détachement». Debbie Harry
«Vous n’avez rien écouté de ce que je vous disais, vous n’avez vu chez moi que les vêtements que je portais» Johnny Rotten redevenu Johnny Lydon

  1. Avec le regretté Boulmich à la basse (qui rejoindra Animatorz en 85), Dominique Garreau (futur Dominic Sonic) rejoint le groupe comme chanteur en 81. Anecdote : Kalashnikov à ses débuts fit une reprise d’AC/DC !
  2. Rapport à la bataille festive initiée par Washington Dead Cats avec le public à base de poireaux et autres projectiles.
  3. Dont Yann Thiersen fut membre peu de temps en tant que clavier, principalement pour le tremplin Rock n’ solex, et oui Yann Thiersen a joué dans un groupe punk !!!
  4. Co-fondatrice des Rencontres Trans Musicales de Rennes
  5. Alias M. Big dans Billy Ze Kick, actuellement adjoint à la culture de Rennes.