Rayées

Julia Billet

J’ai le bas ventre barré d’un long trait. Je suppose qu’il a été tiré d’un coup ; sans lever le scalpel. De l’extrême gauche à l’extrême droite. Si l’homme était droitier. Moi qui suis gauchère, si je fais ce geste sur une paroi imaginaire, je sais que je partirai de la droite. Mais cela n’a plus guère d’importance maintenant. La biffure va d’un bout à l’autre de moi, côté pile, dans toute la largeur. Je ne saurai jamais ce qui est début ou fin.

 

Des femmes et des hommes marchent dans la nuit. Un enfant pleure, sa mère enfouit le bout de son sein dans la bouche du petit, elle a arraché un bouton de sa veste dans un geste trop vif. Elle ne cherche pas à ramasser le bouton. Perdu sur la plage de sable noir.

 

Je n’ai aucun souvenir de ce bout de ma vie. Pas même du moment où l’anesthésiste m’a fait compter jusqu’à 10. Il ne m’a d’ailleurs peut-être rien demandé. Je ne me souviens pas de l’instant où son produit s’est engouffré en moi. J’ai le souvenir d’une autre fois, une ouverture plus discrète, 4 cm de long et 3 centimètres au dessus de l’aine, dans un creux ; la brûlure violente de l’injection sur le dessus de ma main, là où la peau est plus fine et laisse deviner le marbré sinueux des veines sous-jacentes. Les deux images se superposent, le premier souvenir vient combler l’absence totale de ma mémoire pour cette journée qui, je l’ai lu dans le compte rendu, a été lente. Une équipe a passé 9H30 au dessus de la béance de mon ventre grand ouvert.

 

Ces heures n’existent que sur quatre feuilles A4 où les gestes de chacun ont été notifiés avec une précision chirurgicale, en corps 10, interligne 0,5, ce qui me demande de mettre mes lunettes si je veux lire cette série d’actions incompréhensibles. Plusieurs fois, j’ai tenté de m’y plonger, de décortiquer les actes, cherchant les mots sur Wikipédia ou Allo docteur. Mais chaque mot compris était effacé aussi sec par un autre incompréhensible et ma lecture s’est hachée jusqu’à me perdre en route. Je n’ai pas eu accès aux sens, heurtée par cette langue étrangère qui me laisse en rade, en rebord de cette excavation de ma vie.
9H30. J’ai seulement eu la confirmation que ce temps m’avait été enlevé. Je peux le soustraire de mon histoire. Mais la part de moi qui m’a été enlevée, je ne peux pas la décompter ; elle est désormais un membre fantomatique. Ce bras amputé du soldat gêné par les fourmillements au bout de ses doigts.

 

La femme s’accroche à son enfant, le serre trop fort contre sa poitrine. Il n’a pas un an. Il sera peut-être le dernier. S’il survit à ce voyage dont elle ne sait pas s’il aura une fin. Un homme parle doucement, dans une langue qu’elle ne comprend pas.

 

J’imagine des mains dans mon ventre, elles soulèvent les organes, ôtent avec délicatesses des scories qui se sont déposées plutôt que de prendre le flot de sang qui les auraient emportées en dehors de moi. Des doigts agiles tentent d’extraire des lambeaux de peau collés par dépit sur la paroi de l’intestin, du foie, de la vessie. Le juron d’un homme Merde! quand sur son gant, un bout de boyaux s’est accroché, faisant un trou qui a libéré des matières malodorantes.

Le ciseau qui coupe, sectionne de deux coups secs l’objet du délit, la main qui jette dans un seau ma matrice, comme un morceau de barbaque avariée. Rien au dedans de moi ne me relie plus à la maternité. Je suis une mère morte.

 

La femme prend sa force dans l’enfant qui a dû s’endormir. Elle cherche à dissocier les battements de son cœur à elle et l’infime souffle de l’enfant balloté dans la course. Elle le voudrait au chaud de son corps.

 

Mon ventre a été vidé, nettoyé, comme le ventre des poulets vendus par le fermier sur le marché le samedi matin. Il vide la poche de fiel, en prenant garde de ne pas la briser, sinon, l’animal mort empoisonne. On m’a à moi aussi enlevé le fiel. «La totale» m’a dit un médecin de l’hôpital ; je n’ai pas compris tout de suite ce que cela signifiait. M’enlever ce qui m’empoisonnait la vie, a-t-il ajouté. J’ai pensé, m’ôter la vie.

 

Mon seul souvenir de cette journée blanche est ce trait qui court d’un bout à l’autre de moi. Je ne le vois pas. Je ne m’y aventure pas. Jamais. Mais je le sais, je le sens quand mon doigt frôle par erreur cette parcelle insensible de mon corps. Ma peau a perdu la mémoire de la caresse et de la douleur sur toute la longueur de la traînée brunâtre (comment être sûre de la véracité de ces mots puisque je n’ai jamais regardé cette cicatrice ? Aucune tentative pour en savoir plus, pour voir comment le chirurgien a fait son travail. Aucun miroir pour tenter de mesurer les dégâts. Personne depuis cette journée ne s’y est jamais penché non plus. Lieu forclos de mon anatomie. No man’s land. Je suppose que cette traînée est brune, comme je suppose qu’elle est fine).

 

La femme ne sent plus la faim depuis plusieurs heures. Elle est légèrement engourdie, son corps flotte sur la terre. Son enfant ne pèse rien. Elle marche sans plus mesurer la distance qui la sépare des siens. Elle fait corps avec son petit.

 

C’est une étrange sensation que de ne plus avoir de sensation. Je peux pincer, tirer, griffer ce trait et les quelques centimètres de peau du dessus et du dessous et je n’ai pas mal. Je ne ressens rien. Si ce n’est de l’étonnement. Mais il m’arrive parfois d’avoir mal dedans, sous la déchirure. Mal et même très mal. Tout peut se mobiliser d’un coup sous la peau et se crée alors une forteresse de douleur de la longueur d’un avant bras et sur toute ma largeur. Douleurs dues à des adhérences, m’a expliqué un jour un médecin. Rien à faire.

 

Et c’est vrai, je n’en ai rien à faire. Ce mal passe comme tant d’autres choses. Ces maux fulgurants qui ne tardent jamais à disparaître me rappellent au désordre de la douleur passée mais aussi à la douceur de l’oubli.

 

Les femmes et les hommes avancent dans l’ombre, ils se devinent, ne se parlent pas. Peut-être se demandent-ils s’ils pourront oublier un jour. La femme et l’enfant s’accrochent l’un à l’autre. La femme sait qu’elle se laisserait mourir si l’enfant la lâchait en chemin.

 

Une journée de moins dans une vie, c’est peu, ce n’est (presque) rien. à cette journée disparue s’ajoute aussi quelques heures de coma, bien des années auparavant ; j’avais 18 ans, un sale accident de voiture, traumatisme crânien et déjà plus de 100 minutes d’absence au monde. Je me suis beaucoup interrogée quand j’étais une jeune femme sur ce temps perdu.

 

J’ai fini par tirer un trait dessus.

 

Une journée de 9H30 et ces 100 minutes sont à décompter de mon histoire. S’y ajoute aussi un corps de 8 cm sur 4 bazardé dans une corbeille en salle d’op.

 

J’ai vécu plus de 438 000 heures – auxquelles je dois enlever 11h. 11 h de disparition. Est-ce que ça compte vraiment ?

 

Les femmes et les hommes ne savent plus d’où ils sont partis hier. Le roulis de la mer efface la mémoire des lieux traversés les nuits précédentes. Les heures, les jours disparaissent et le décompte devient de plus en plus difficile. Depuis combien de temps sont ils partis ? La femme et l’enfant sont endormis.

 

Je suis marquée comme les bêtes dans les champs ou celles qu’on mène à l’abattoir. Ma ligne de vie s’inscrit droite au dessus de mon pubis. Je suis estampillée « en vie » au prix de ma part manquante. Sensibilité, sensiblerie sans cible : juste cette rayure, comme celles des 33 tours de mon enfance, qui rabâchaient parfois plusieurs minutes la même note jusqu’à ce qu’on soulève le bras de l’électrophone et qu’on le dépose plus loin.

 

Le voyage s’interrompt, les femmes et les hommes sont déchargés, marchandise jetée sur un quai. Ils marchent en file indienne pour échapper au port, tentent de retrouver l’équilibre après cette durée indéterminable sur la mer, inconscients de ce temps qu’ils ne savent plus compter. Sans savoir sur quoi ils pourront compter maintenant. Cette durée de la fuite est une masse creuse de leur histoire, indéchiffrable. Ils marchent beaucoup de pas jusqu’à être à couvert dans une forêt de feuillus. L’enfant pleure. Les hommes et les femmes s’assoient enfin sur la terre ferme. La femme donne son sein à l’enfant. Elle a soif.

 

Je n’aurai plus d’enfants. Mais est ce si important ? Combien de ventres de femmes défaits de la maternité ? Combien de temps perdu pour chacun de nous ? La femme a t-elle encore son bébé contre sa poitrine ? Le corps du monde est lacéré de cicatrices et tourne bien souvent le ventre vide. Le sillon se creuse. Comment soulever la pointe du diamant et laisser la mélodie reprendre son cours ?

Ce trait dans le bas de mon ventre, cette infime rayure me ramène à cette femme forcée à l’amnésie, accrochée à son enfant, dans l’inconnu qui s’ouvre devant elle.