Punk sei dank !

Lilian Auzas

Nina Hagen et Berlin : entre enfer et paradis

Le 10 décembre 2016, Bob Dylan devrait recevoir le Prix Nobel de littérature des mains du roi Charles XVI Gustave de Suède. Ainsi, le jury de la plus prestigieuse des récompenses continue de questionner la notion même de littérature, assimilant alors le chanteur américain à un poète. La littérature regagne donc son sens originel lié à l’écrit et au style. La lecture, la récitation ou encore le chant n’en sont que des vecteurs parmi d’autres.
À travers ce postulat, considérons tous les paroliers comme des écrivains. D’ailleurs quelques-uns publient aussi des livres, révélant pour beaucoup une plume originale et talentueuse. Tel est le cas par exemple de Patti Smith ou encore de Brigitte Fontaine en France. Mais intéressons-nous au cas de la chanteuse allemande Nina Hagen, auteure-compositrice et interprète de chansons ainsi qu’écrivain. en effet, elle a signé différents textes ainsi que deux autobiographies dont ses récentes confessions1 qui ont rencontré un grand succès outre-Rhin.
Artiste très engagée, Nina Hagen est une touche-à-tout sur la question du style ; fille du punk dont elle se réapproprie le genre pour créer le sien propre et devenir pour le monde entier «la mère du punk allemand».
Née en 1955 en R.D.A., la chanteuse a toujours eu un rapport particulier avec l’Allemagne et ses compatriotes dont elle «ne peu[t] être fière»2. Une relation faite de hauts et de bas, entre un amour inconditionnel et une répulsion haineuse. Cette oscillation, ce grand écart passionnel, souvent incompris par ses concitoyens, dessinent aujourd’hui un cheminement intérieur qui part de la colère pour se rendre vers l’apaisement.

«Le 6 décembre 1976, un sympathique imprimé du conseil ministériel de la R.D.A. attestait que j’étais virée de mon pays. Yippi-yippi-yeah ! Enfin libre ! Je me barre d’ici ! “tu trouveras partout mieux que la mort tout au moins”, comme disait l’âne des musiciens de Brême3. Mais je n’étais pas aussi pessimiste. Je me suis plutôt assise, j’ai peint un tableau et j’ai griffonné dessous : “Mais où est la vie échevelée ?”
Yeah ! Je me sentais comme le roi David dans la Bible : “Notre âme s’est échappée comme l’oiseau du filet des oiseleurs ; le filet s’est rompu, et nous nous sommes échappés.”»4

C’est à travers cette confidence que l’on peut comprendre l’essence même de la philosophie de Nina Hagen. Sa vie est une quête. Telle une prophète, elle entend atteindre le bonheur ultime (glückseligkeit) tout en prêchant l’amour et le respect. Cela, sur un terrain des plus compliqués : les deux Allemagnes, et plus particulièrement Berlin. Sa liberté représente alors la clé de voûte de ce qui fait que Nina Hagen est Nina Hagen : dans son langage, dans son expression corporelle, dans ses écrits et jusque dans ses accoutrements.

Berlin-est : Berceau d’une Punk avant l’heure ?

Depuis 2013, Nina Hagen se produit régulièrement sur la scène du Theater-am- Schiffbauerdamm qui dès 1949 accueille le Berliner Ensemble jusqu’à aujourd’hui. Elle y rend hommage à son écrivain préféré, Bertolt Brecht, fondateur des lieux avec son épouse Helene Weigel. Cette série de concerts réguliers atteste l’attachement de l’artiste à sa ville. «C’est mon petit coin de paradis ici»5 dit-elle lorsqu’elle parle de cet endroit. Ainsi, Nina Hagen, qui se considère pourtant comme une citoyenne du monde avant même d’être allemande s’est trouvée un refuge quelque part dans Berlin, juste là où se trouvent ses propres racines en tant qu’artiste…

Adolescente, elle habitait non loin de là, à l’angle de la Whilhelm-Pieck-Strasse (aujourd’hui la Torstrasse) et de la Friedrichstrasse. Elle s’y rendait assidument avec des camarades de sa bande afin d’assister à des représentations du répertoire brechtien, et cela pour seulement 55 pfennigs. Pour cette nouvelle génération est-allemande née après-guerre, Bertolt Brecht incarne la contestation et la rébellion. Pour Nina Hagen, c’est un maître. «Bref, en un mot : [elle est] une élève de Brecht»6. Cette influence a une origine : sa propre mère, Eva-Maria Hagen7, star du cinéma est-allemand considérée comme la Brigitte Bardot de R.D.A., fut formée dans la troupe de celui que Nina appelle son «dieu du théâtre»8. Son très célèbre beau-père Wolf Biermann9, le chansonnier dissident pris dans le collimateur de la Stasi, fut quant à lui assistant à la mise en scène au Berliner Ensemble entre 1957 et 1959 alors dirigé par la femme de Brecht après la mort de ce dernier en 1956. Il y recevra l’influence de Hanns Eisler, ancien ami et compositeur de Bertolt Brecht.

L’enfant Nina Hagen forge ainsi sa personnalité à travers la figure tutélaire de l’auteur de Mère Courage. Les chansons, le théâtre et les poèmes de Brecht furent une révélation pour elle. Une véritable révolution intérieure10. Pacifiste dans l’âme, trop anticonformiste et cosmopolite pour les idéologues du Parti unique, il était un maître à penser pour les générations d’après-guerre. Lorsque Nina Hagen découvrira le punk quelques années plus tard à Londres, elle ne cessera de clamer que Bertolt Brecht était le premier de l’histoire ou bien qu’il en était le précurseur.
En toute logique, Nina Hagen intègre à seize ans une troupe de comédiens, Die Knoblauchraspel (le Presse-ail), qui se produit dans un café-théâtre secret. C’est là qu’elle s’émancipe, écrivant et interprétant des textes piquants et humoristiques, très critiques, dans la lignée directe de son mentor :

«On était très prisés dans les fêtes privées parce qu’on y charriait cet absurde monde socialiste. Quand on presse de l’ail, on sent mauvais après. Nos sketchs satiriques n’épargnaient pas non plus “les autres là-bas”, avec leur société de marché idéale ! On démolissait tout. On défaisait la R.D.A. dans nos sketchs et on la reconstruisait à nouveau, on tournait définitivement en dérision l’humanité ; on parodiait l’opérette en se chambrant les uns les autres. Et, comme on n’est pas morts de rire, on est encore vivants aujourd’hui !»11

Nina Hagen a trouvé sa voie. Avec l’accord de sa mère, la très bonne élève arrête ses études en dixième (équivalent de la seconde) et se présente au concours d’entrée de l’école d’État de comédie. mais elle échoue :

«Après la réunification, on a appris en détail pourquoi ça avait foiré ; un compte- rendu de la Stasi m’est tombé entre les mains : celui-ci évoquait une conversation téléphonique que j’avais eue à ce moment-là avec une amie, où je lui racontais, toute contente, que j’avais posé ma candidature à l’école de comédie ; le compte- rendu portait, en marge, une unique note manuscrite de l’officier de la Stasi responsable : “empêcher !”»12

Déscolarisée et sans emploi, Nina Hagen fuit en Pologne afin d’éviter le Jugendwerkhof, un atelier forcé qui avait pour mission de recadrer la jeunesse, «un croisement entre camp de travail et maison de redressement»13. Elle espérait ainsi se faire oublier des autorités et pouvoir ensuite regagner la République Fédérale d’Allemagne. En effet, Nina Hagen comprit très vite qu’il fallait quitter le terrain que l’on critiquait. L’action prend alors un tout autre écho.
Mais Varsovie fut loin d’être une sinécure14 malgré la découverte des vêtements hippies et de musiques illégales venues de l’ouest : Joan Baez, The Doors, David Bowie, Tina Turner, Janis Joplin entre autres. Rapidement sans argent, elle est d’ailleurs contrainte de retourner à Berlin-est et de se rendre aux autorités de l’État. Après un interrogatoire de la Stasi, elle bénéficie de l’amnistie générale prononcée par le nouveau Président de la R.D.A., Erich Honecker, envers de jeunes délinquants.

En apparence, Nina Hagen rentre même dans le rang en intégrant le Zentrale Studio für Unterhaltungskunst (studio central pour les arts du divertissement), jusqu’à devenir une chanteuse de variété, un pur produit de l’État. C’est que par ce biais, elle espère obtenir le titre de Reisekader, ces cadres habilités à voyager de l’autre côté du rideau de fer. La chose semblait bien partie puisque Nina enchaîne les tubes. Du hast den Farbilm vergessen (litt. «Tu as oublié la pellicule couleur»), interprétée au sein du groupe Automobil deviendra l’hymne de toute une génération. Écrite par Kurt Demmler et composée par Michael Heubach, les paroles sont pleines d’ironie, et, entre les lignes, d’une forte virulence envers la R.D.A. en résumé, ça raconte les vacances de Nina qui en veut à Micha d’avoir oublié la pellicule couleur car toutes les photos et ses souvenirs seront en noir-et-blanc. Elle décrit ce désir fou de fuir ce monde noir et blanc pour aller dans un lieu plein de couleur et de lumière. (…) Dans le bonheur privé, dans une relative liberté amoureuse, qui donne un aperçu du paradis. Mais ce paradis est rattrapé par la banalité de la vie quotidienne d’un pays qui fournit des voitures en plastoc, pétaradantes et malodorantes, des maillots de bain ringards, et, année après année, pas assez de pellicules couleurs. «J’ai peut- être chanté des chansons de meilleure qualité que Farbfilm, mais aucune n’a plus profondément touché le cœur de mes amis.»15

Nina Hagen veut faire entendre sa voix d’artiste et joue les excentriques autant que faire se peut dans un Berlin-est peu enclin à la chose. Elle se coupe elle-même les cheveux d’une façon qui «auraient rendu vert de jalousie n’importe quel punk»16. On lui impose alors une perruque ou bien un grand chapeau afin de cacher ses hasardeux essais capillaires. Sa liberté de ton agace en haut-lieu. Elle n’hésite pas à critiquer les conditions de travail des ouvriers pendant ses concerts et à haranguer en public des fonctionnaires de l’État afin de faire valoir sa liberté d’expression. On lui somme alors de quitter son nouveau groupe, Fritzens Dampferband. Nina Hagen se retrouve donc piégée dans une situation surréaliste et paradoxale : la voilà en train de jouer les poupées devant les membres du Parti et de la Stasi qui continuent à la courtiser (interprétant son comportement emporté comme des reliquats de sautes d’humeur adolescentes) tout en rêvant de pouvoir franchir le Mur.

À l’époque, elle écrit dans son journal : «La chanson de variété, y’a pas plus malhonnête et abrutissant.»17 Nina Hagen souffre de devoir mentir et de se taire. Et plus de trente ans plus tard, elle se souvient encore avec amertume :

«La “charmante petite” avait le droit d’ouvrir sa charmante petite gueule, de remuer son charmant petit derrière approuvé par l’État, et, lors de mornes fêtes d’entreprise, de très mornes rassemblements du SED et d’encore plus mornes réunions du FDJ, produisait les charmants détritus de l’esprit qu’on exigeait d’elle. en quoi cela me concernait-il ? En quoi cela concernait-il mes idéaux ? Ma musique ? En rien. Je souffrais des remugles des bas-fonds soi-disant socialistes, je conchiais l’ordre décrétant cette boue émotionnelle.»18

Pour parler de sa carrière «officielle» en R.D.A., Nina Hagen emploie la troisième personne du singulier créant ainsi une distance vis-à-vis de ce passé. Elle remploie la première personne pour évoquer violemment ses impressions sincères durant cette même période.
Sa liberté d’artiste est considérablement restreinte après son altercation avec le Kamarad Egon Krenz, alors membre du gouvernement et responsable de la jeunesse, à qui elle réclame le droit d’aller et venir de part et d’autre de Berlin. «Mademoiselle Hagen, si vous affirmez votre allégeance au socialisme, et que vous rompez avec l’ennemi de classe Wolf Biermann, nous en reparlerons !»19 fut la réponse qu’elle obtint. Mais pour la jeune Nina Hagen c’est avant tout dans le cœur que l’on joue de la musique, et non pas ici ou là, encore moins à Berlin-est.
Puis, un jour de 1976, une goutte va faire déborder son vase émotionnelle. Wolf Biermann, son Pygmalion, est déchu de sa nationalité et ne peut plus rentrer en R.D.A. (il s’était rendu à Cologne pour un concert). Elle écrit alors au ministre de l’intérieur, friedrich Dickel, la lettre suivante :

Melle Nina Hagen
104 Berlin
W.-pieck-str. 220

Ministère de l’Intérieur
À l’attention de M. Friedrich DICKEL
1086 Berlin
Mauerstr. 29/32

Objet : demande de déchéance de la citoyenneté est-allemande et autorisation de sortie de la R.D.A. vers la R.F.A.

Monsieur le Ministre !

Mon nom est Nina Hagen. Ma profession est chanteuse. Je suis citoyenne de la R.D.A.
Je connais Wolf Biermann depuis que j’ai 9 ans. Il a été mon père pendant 10 ans, mon ami, mon professeur. Je l’aime et le vénère.
Le 16 novembre 1976, Wolf Biermann fut déchu de sa nationalité est-allemande. cette mesure se heurte à ma protestation et à mon incompréhension.
Wolf Biermann se voit reprocher des choses qui ne sont pas conformes à la réalité. Par exemple, ce genre de remarques :
«Biermann a diffamé la classe ouvrière», «Biermann a sali durant des années l’État socialiste et son idéal d’humanité.»
Ce que l’on reproche à Biermann m’est alors indirectement reproché ! car Biermann est mon ami et mon collègue. J’ai souvent travaillé avec Wolf Biermann. Bientôt paraîtra en 1977 en R.F.A. son disque sur lequel j’ai collaboré et chanté avec lui des chansons. J’ai travaillé auprès de lui et voudrais le refaire dans l’avenir. Car la façon dont Wolf Biermann lie la vérité à l’art, appelle des groupes brisés à gauche à l’unité, et toujours et sans relâche à la solidarité internationale : cela mérite mon estime profonde envers le loyal communiste Wolf Biermann. Je suis toute endeuillée au sujet de la disposition de notre gouvernement et j’ai perdu tous mes repères. Pour l’instant, je ne vois aucune possibilité de travailler ici, dans mon pays, car je ne saurais pas me taire face à l’injustice ; et donc je n’aurais rien à faire qui correspond à mes capacités.
Je crois fort au socialisme ! J’ai maintenant 21 ans et je ne peux pas et ne veux pas me passer de mon ami et collègue Wolf Biermann. C’est pour cela que je demande ma déchéance de nationalité est-allemande et l’autorisation de sortie de la R.D.A. vers la R.F.A.
J’espère beaucoup que le gouvernement de la R.D.A. va repenser l’affaire Wolf Biermann.
Si un jour Wolf Biermann a la permission de vivre et de remonter sur scène en R.D.A. je voudrais bien annuler ma demande de déchéance de ma citoyenneté est-allemande et l’autorisation de sortie de la R.D.A. vers la R.F.A.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les plus distingués.

Nina Hagen20

La lettre fait son effet au sein du ministère puisque le 6 décembre 1976, Nina Hagen reçoit un avis d’expulsion de la R.D.A. et une déchéance de nationalité immédiate. Elle quitte Berlin-est le 10, soit deux jours avant la fin de l’ultimatum.
Grâce à Wolf Biermann, elle rentre en contact avec la CBS où le découvreur de jeunes talents Jochen Leuschner s’interroge d’abord sur les qualités de cette plouc de l’Est attifée avec quinze ans de retard. Si Nina Hagen le supplie de ne pas lui faire chanter de la variété, il lui impose une sérieuse remise à niveau. Très rapidement, après une brève initiation chez des punks de Londres, elle deviendra la star allemande que l’on connait.
À l’instar de Patti Smith, Nina Hagen ne croit pas à un mouvement punk qui serait une réaction au mouvement hippie. Bien au contraire, elle y voit les racines communes d’une mentalité contestataire vis-à-vis de l’ordre social imposé. Le punk, c’était en somme ce qu’il fallait à Nina Hagen pour exulter voire exorciser tout ce qu’elle avait dans ses entrailles.

«À chaque fois que je lis des conneries assurant que c’est à mon arrivée à l’Ouest que j’ai sauté dans le train du punk, pour reprendre à mon compte cette mode du moment, je me sens incomprise : les gens ne savent rien de ma vie, du mouvement punk, et rien de ce qui se passait dans l’Est sauvage. J’étais déjà punk en R.D.A. : une punk-hippie, parfaitement ! mes cheveux étaient constamment ravagés. Des punks, il y en avait déjà en R.D.A. ; peut-être pas sous ce nom, mais dans les faits. À l’est déjà, je m’insurgeais avec passion et résolution contre la bêtise galopante des normes.»21

Pour Nina Hagen, le punk est plus une philosophie qu’un look où un style d’expression musicale. Être punk est une attitude, une ligne de conduite. D’ailleurs, aujourd’hui, quand on porte un regard rétrospectif sur sa discographie complète on se rendra compte de son éclectisme ; que Nina chante du rock, du reggae, du funk, de la pop, de l’électro, du gospel, du rap ou encore de l’opéra, elle ne se sépare jamais de ce qui fait son identité. Comme elle l’a chanté une fois : «elle vit la vie qu’elle chante dans ses chansons».22 Pour elle, le punk peut mener à cette vie échevelée ardemment désirée car il draine une pensée sincère, loin du No future proclamé par les âmes égarées dont le lobe est percé par une épingle à nourrice. Ça, ce n’est qu’une image.

Non, le punk de Nina Hagen clame haut et fort que le futur c’est maintenant.23

En 1979, quand le magazine anglais Melody Maker déclare que «Nina Hagen est la plus remarquable contribution allemande à la culture populaire depuis Brecht»24, il y a comme une impression d’accomplissement, la certitude inébranlable d’avoir emprunté le bon chemin. Sans aucun doute, c’est le plus beau compliment que l’on pouvait faire à cette punk débarquée d’Allemagne de l’est.

Nina Hagen et Berlin : entre enfer et paradis
Nina Hagen devant le mur de Berlin photographiée par Ilse Ruppert en 1983. DR
Die Brechtschülerin, Nina Hagen dans la cour du Berliner Ensemble, oct 2015 © Lilian Auzas
Enseigne du Berliner – Ensemble de nuit (d’après une idée de Nina Hagen) © Lilian Auzas

Berlin-ouest et le revers de la médaille

Berlin-ouest est plutôt fade, bien loin de ce qu’elle avait imaginé, un peu comme si à force d’être enclavé en R.D.A. la ville n’avait pu trouver un moyen de s’émanciper. Nina Hagen s’était inventé une toute autre ville d’après les dires de ses amis ou de ceux de ses parents venus de l’Ouest. Elle raffolait de discuter avec l’écrivain Heinrich Böll qui lui rapportait toujours des cigarettes Roth-Händle. Elle savait que l’ouest n’était pas un paradis, ni un monde parfait. Mais elle avait cru à mieux que ce qu’elle découvrait. Il ne s’y passe pas grand-chose. Il était temps qu’elle arrive pour secouer tout ça. Elle n’aura pas non plus une meilleure opinion de londres :

Et londres ? C’était comment, Londres ? Pourri, rien que de la drogue. Rien ne sentait le flower-power, le peace and love. La scène rock était depuis longtemps commerciale à mort, et se parodiait dans ses gesticulations stériles. La ville puait, elle était jonchées d’ordures et agitée de problèmes sociaux.»25

Malgré tout, elle hume avec délectation cette liberté gagnée et se sent en harmonie totale avec le bouillonnement artistique et musicale underground qui frémit là-bas. Très pieuse, elle remercie le seigneur de lui avoir fait connaître The Clash ou The Sex Pistols. Et dès qu’elle le peut, détourne l’adage religieux, «Dieu soit loué !» (gott sei dank!) en «Punk soit loué !» (punk sei dank!). C’est aussi une référence à une célèbre citation de Marlene Dietrich : «Je suis, Dieu soit loué, une Berlinoise !» (Ich bin, gott sei dank, eine Berlinerin!) – beaucoup de journaux affirmaient alors que Nina Hagen était la femme allemande la plus célèbre de l’histoire après Marlene Dietrich. Mais surtout, le Dieu de Nina Hagen est forcément un punk. D’ailleurs, Wolf Biermann et Heinrich Böll ne lui avaient-ils pas affirmé quand elle était adolescente que si Jésus revenait sur Terre aujourd’hui, il ressemblerait à quelque chose près au Che Guevara ? Définir le punk de Nina Hagen…
C’est encore l’intéressée qui en parle le mieux :

«Dieu merci, je suis punk, aujourd’hui encore. Le punk, ce n’était pas un ramassis de prolos malodorants, des guitaristes crâneurs et éructants, et des petites gonzesses avec un penchant naturel pour la crasse et une épingle à nourrice dans la joue. Le punk, c’était un hurlement au changement, un authentique mouvement de la jeunesse, où il y avait des idéaux, des convictions politiques tranchées, beaucoup d’amour, de solidarité et une chaleur animale réconfortante. Le punk s’est développé sur les expériences humaines et sociales de ma génération. Nous les punks, nous étions des enfants conformistes mais désorientés dont beaucoup s’arrangeaient très bien avec la mandarinocratie de l’Est, alors qu’à l’Ouest, les autres succombaient au matérialisme et au consumérisme. En vérité, c’était le bordel ; du point de vue intellectuel et éthique, nous n’avions rien à envier à la génération de nos parents. Chez nous, les jeunes punks, la soupe de l’écœurement et de la détresse mijotait. Et bang ! Le monde menteur volait en éclats. Nous criions notre douleur d’être abandonnés dans ce monde. Nous crachions sur ce système violent entouré de relents pseudo-révolutionnaires. Nous parlions fort quand il fallait se taire, nous étions en colère quand il fallait s’écraser, inadaptés quand ils voulaient nous récupérer pour faire de nous des courtisans. Nous aimions l’anarchie parce que nous aimions la liberté.»26

Nina Hagen crachera, oui. Notamment en guise d’ouverture de sa chanson Pank sur l’album Nina Hagen Band sorti en 1978. La jeune femme incarnera tout ce qu’elle vient de décrire. Il fut un temps où elle sciait les pieds de ses meubles et faisait en sorte que tout, chez elle, soit en contact direct avec le sol. Elle hébergea régulièrement des punks paumés ou sans-abris27. Elle s’investit pleinement dans de nombreuses œuvres caritatives afin de faire bâtir un hôpital en Inde. Elle lutte encore inexorablement pour les droits des animaux jusqu’à devenir définitivement végétarienne dès 1982. Combat l’utilisation de l’énergie atomique. Et bien d’autres choses encore. Explosive.
Pas facile mais gratifiant. Pour résumer : «Nina Hagen est aussi un Mantra. ce que ça signifie ? vraisemblablement, le chemin. Le douloureux et extatique chemin.»28

Le punk, c’était ce qui correspondait le mieux à Nina Hagen. elle l’avait toujours été sans forcément pouvoir mettre un mot dessus. D’ailleurs, pourquoi le fallait-il ? en 2003, elle tente tout de même de s’en défaire dans quelques interviews. Notamment le 20 octobre, en France, dans l’émission on a tout essayé présentée par Laurent Ruquier : «C’est pas vrai, hein ! Punk, je ne l’ai jamais été et ne le serai jamais !»29 Ce qui passe ici pour un reniement est en réalité un agacement. Elle ne veut plus être réduite à une image, un cliché – puisque c’est ce à quoi la réduisent la plupart des gens. De plus, elle fait la promotion de son album de reprises de standards du jazz, Big Band explosion, interprétées de façon plus académique que ce qu’elle a pu faire par le passé. Et sans doute s’imagine-t-elle que dans l’esprit de beaucoup la dichotomie punk/jazz pourrait être mésinterprétée, d’autant qu’elle aurait confié auparavant à l’animateur par téléphone : «vous verrez, j’ai beaucoup changé (…), je ne suis plus l’excentrique que j’ai été.»30 Il faut dire que la chanteuse est une aficionada de la reprise «à sa manière». Il n’y a qu’à écouter sa version de My Way pour comprendre… Bref, en 2003, Nina Hagen n’est plus à une contradiction près, et tout à fait consciente de l’image que les autres se font d’elle.
Nina Hagen est donc bien plus qu’une simple formule. Elle est une femme à part entière. Une artiste. D’ailleurs, lors de la sortie de son premier album solo, NunsexMonkRock, la C.B.S. insiste sur cet aspect. Nina Hagen, c’est Nina Hagen. Des encarts publicitaires et des affiches affirment : «Une seule personne ose être Nina Hagen. NunSexMonkRock. Si Nina Hagen ne le chante pas, ça ne peut être chanté.» Nous voilà prévenu !

Comme Bertolt Brecht le fut pour elle-même, Nina Hagen devient alors le symbole de toute une génération. Elle sera la tempête qu’attendaient Berlin-ouest et la R.F.A. pour se réveiller. Le pays tout entier retient son souffle devant chacune de ses apparitions, sur scène comme à la télévision.
Mais avant toute chose, Nina Hagen chante et parmi ses nombreux thèmes de prédilection, il y a Berlin.
Son premier single au sein de son groupe Nina Hagen Band est T.V.-Glotzer, une reprise glampunk de White Punks On Dope de The Tubes. Ce titre évoque, dans la version allemande, une génération de jeunes qui s’affale devant la télévision sans se préoccuper de ce qui se passe au dehors.

J’mate d’Est en Ouest. La 2, la 5, la 4.
J’arrive pas à m’décider !
Tout est si coloré ici !
J’mate la télé (elle mate la télé) x 2
31

Si à Berlin-est Nina Hagen a manqué de pellicule couleur, c’est totalement l’inverse de l’autre côté. Ce qui ne vaut guère mieux selon elle. Les médias occidentaux sont tout aussi manipulateurs. Gare au formatage, alerte-t-elle. Après tout, jeune exilée, elle était bien placée pour le savoir.

Mais le titre le plus emblématique du Nina Hagen Band reste Auf’m Bahnhof Zoo, sorti sur les ondes en 1978, soit un an avant le livre Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… En allemand, le titre est beaucoup moins tape-à-l’œil tout en restant clair dans son énoncé : Christiane F. – Wir Kinder vom Bahnhof Zoo (litt. «Christiane F. – Nous les enfants de la station Zoo»). La Bahnhof Zoo se situe non loin du Kurfürstendamm, la célèbre grande avenue de Berlin-ouest jonchée de prestigieuses boutiques. Cette gare et station de métro était un haut lieu de la scène junkie. Des enfants, garçons et filles, se prostituaient afin de pouvoir se payer leur héroïne. Tous les Berlinois étaient au courant de ce qui se passait là-bas sans jamais en parler. Au même titre que le mur, la Bahnhof Zoo était l’un des nombreux tabous qui frappaient la ville. Si le témoignage de Christiane Felscherinow, dite Christiane F., d’abord paru en épisodes dans le Stern, va faire définitivement tomber le masque sur cette bien triste réalité, c’est Nina Hagen qui, la première, met le doigt là où ça fait mal :

À la station Zoo, dans les chiottes pour dames
Je dois être affamé
Adorable enfant
32

Nina Hagen raconte le quotidien d’une adolescente punk (elle en a tout l’accoutrement) en manque (Nina Hagen l’assimile à la faim), et qui s’enfile sa dose d’héroïne dans les toilettes publics pour dames de la station de métro. La Bahnhof Zoo est pour la chanteuse la quintessence de ce que le monde capitaliste pouvait produire de plus abject. Elle qui avait tant désiré «faire le mur» découvrait le revers d’une médaille auquel elle ne s’attendait pas à être confrontée de façon aussi violente et quasi permanente. Pis, à ses yeux, l’Allemagne abandonnait ses propres enfants.
Pour Nina Hagen, Berlin est une ville triste, sans âme tant qu’elle ne sera pas réunifiée :

Berlin, Berlin, ville morte – ville de merde
Avec des fils barbelés sur des barrières blanches
Berlin est vieux et plein de violence
Où sont-ils allés, oui, où sont-ils allés, les beaux rêves ?
33

Nina hurle sa déception dans cette reprise de My Way et adaptée en allemand par ses soins. Si dans la version originale française (Comme d’habitude), Claude François évoquait la lassitude qui s’installe dans un couple, et que Frank Sinatra, quant à lui, évoquait un bilan de vie personnel, Nina Hagen se fait la porte-parole d’une jeunesse allemande blasée, complètement paumée et héritière de quelque chose qu’elle n’a jamais souhaité : un pays et une ville coupés en deux. Pas étonnant que cette jeunesse se réfugie dans la drogue comme elle le décrit dans sa chanson Atomic Flash Deluxe pour se faire, dit-elle, hara-kiri :

La cocaïne à Berlin-ouest34
Le futuriste
L’extrémiste
Il dit simplement «tschüss !»
35

La colère de l’artiste est permanente. En 1988, elle reprend I’m a believer de The Monkeys pour en faire Ich bin ein Berliner d’après le célèbre discours de J.f. Kennedy devant la Porte de Brandebourg le 26 juin 1963. Dans cette chanson, Nina Hagen évoque l’impossibilité des Berlinois de circuler où bon leur semble. Tout au long de cette chanson, et en filigrane, la chanteuse parle de la notion absurde d’appartenance.

Nina Hagen n’est pas allemande, elle est une citoyenne du monde (c’est pour cette raison qu’elle vivra aussi bien à Berlin qu’à New York ou Los Angeles, à Ibiza et encore à Paris à différents moments de sa carrière). Berlin est dans son A.D.N., on peut être Berlinoise partout dans le monde36. Mais il y a aussi ce besoin viscéral de lutter pour cette liberté qui lui a tant manquée étant jeune. Et quand Nina voyage ou part vivre ailleurs, elle en revient toujours à Berlin :

J’étais sur le point de partir en exil,
Mais quelque chose m’a retenu ici :
Ma haine du Mur et des douanes !
Le quotidien est gris, qui donc ici est déjà libre ???!!!
Je tape du poing sur la table !
JE SUIS BERLINOIS
Ou pas d’ailleurs !?
Mon quartier, c’est BERLIN !
J’reste ici !
HUH ! Je suis un Berlinois,
Je m’appelle Nina,
La pionnière !
37

Le mur

Nina Hagen le clame partout : il doit tomber. elle en a une haine viscérale. Si bien que dans un reportage pour la télévision française, elle ne lui jette presque aucun regard alors qu’elle se tient sur une plate-forme juste devant. À cause du mur de la honte, elle ne peut revoir ni son père ni son demi-frère, Benjamin Hagen, sans compter un bon nombre de ses amis qu’elle a laissés à Berlin-est après son expulsion. Ainsi se confie-t-elle à Lamy Vincent, animateur de L’écho des bananes, tout en ajoutant : «Je me sens terriblement mal ici… oh, regarde le lapin là-bas ! c’est la seule chose sympa à propos de ce mur. Ici les animaux peuvent courir en liberté.»38

Le 3 octobre 1989, son souhait le plus cher se réalise.

Berlin : la fierté retrouvée

Le mur est tombé et pour fêter ça, le 15 janvier 1990 Nina Hagen fracasse des moellons à coups de marteau à Paris lors d’une performance artistique. Par ce happening, elle entend rappeler qu’il reste encore beaucoup de murs à faire tomber dans le monde.
Le 3 octobre 1991, l’Allemagne est réunifiée.
La réunification fut pour beaucoup d’Allemands de l’ouest l’occasion de découvrir la ville qui allait redevenir leur capitale (hauptstadt) : Berlin. C’est donc pour Nina Hagen une excellente occasion de promouvoir sa ville natale.
En france, Anne-Marie Pailhès et Catherine Robert, deux agrégées d’allemand et anciennes élèves de l’E.N.S., éditent chez Hatier en octobre 1991 un recueil de textes sur Berlin parmi les plus grands auteurs outre-Rhin du vingtième siècle. Quel rapport avec Nina Hagen ? C’est elle qui signe la préface de ce «petit livre amusant, distrayant et instructif avec des histoires sur le vieux et le nouveau Berlin»39 :

«Berlin, Toi la sauvage et belle ville ! Y’a d’l’ambiance40 ! T’es dingue au sens joyeux :
Ton humour, Tes bistrots ; Tes beaux, vieux et grands appartements qui, dans des arrière-cours souvent plus petites, sont souvent sans salle-de-bain ni chiotte ! Néanmoins, les hommes ont bon cœur et un franc-parler41, la culture était et est resté avant-gardiste et moderne. La tradition des cabarets d’antan, aussi bien que Bert Brecht, le théâtre de Max Rheinhardt, Tes revues de travestis : le Mur ne pouvait détruire Ton âme forte. Et maintenant Tu es réunifié ! Les nombreux petits lacs de tes alentours invitent à nager, à faire du bateau, à pêcher, à bronzer, à chercher des champignons – être libre !
Ballet classique et télévisé tel que ceux du célèbre Friedrichstadt-Palast, sans oublier les ballets des opéras comique et municipal dans la partie est de la ville, des groupes punks, le striptease, la danse du ventre, l’opéra, l’opérette, la comédie musicale, la scène jazz (de renommée internationale démente) et tous les nombreux théâtres, acteurs, groupes, poètes, musiciens, chanteurs, peintres, designers, artistes, bon-vivants42.
La ville vit ! Marchés aux puces. Laubenpieper43. Tramways.
Je T’aime, Berlin. Tu es internationale ! Et Bonn n’a pas besoin d’être triste car tu n’as pas de concurrence44 ! Imbattable ! Au top !»45

En utilisant l’énumération, Nina Hagen ne cherche pas à décrire la ville, plutôt à retranscrire une atmosphère. En sautant comme elle le fait de termes en termes, elle souligne l’aspect vivant de Berlin, et ce qui fait son côté attachant. C’est de son Berlin dont elle parle, et non plus cette ville morte tant critiquée auparavant dans ses chansons. Ce petit texte est une invitation, via la littérature, à découvrir la capitale allemande. D’ailleurs, elle se réjouit que sa ville natale, capitale de la R.D.A. ait été préférée à Bonn pour devenir la première ville de cette nouvelle Allemagne fédérale et (r)accueillir le siège de son gouvernement. Ainsi, Berlin rayonne à nouveau. Enfin, Berlin peut retrouver son identité, redevenir comme avant. À cette époque où elle était à la pointe. Avant le mur. Avant Hitler.
Cette atmosphère typique, c’est exactement le sujet de sa chanson Berlin, extrait de son album Revolution Ballroom (considéré par les critiques comme son meilleur album solo avec en couverture son célèbre portrait en sado-masochiste immortalisé par les photographes Pierre & Gilles). D’ailleurs, le single s’ouvre sur des bruits de rue.

Nina Hagen en tenue S.M. (hommage à Betty Page) photographiée par Pierre & Gilles pour la pochette de son album Revolution Ballroom, Mercury, 1993. DR

BERLIN (version originale)

Wir tanzen und verführen
Wir singen und berühren
Wir herrschen und betrügen
Wir kriechen und wir lügen
We’re loving and romancing
We’re singing and we’re dancing
We beat it when we need it
We’re lying and keep smiling
Wir leben bis wir schweben
Wir hoffen und wir beten
Wir trinken und wir essen
Wir lachen und vergessen
Was die Leute reden ist wie der Wind
Es rauscht an mir vorbei
Wir brauchen Worte, die Verbindung schaffen
Von Vorurteilen frei
Berlin!!
Berlin!!
Ich liebe die Stimmung
L’atmosphère c’est très bizarre
Right over here
Chez toi at the «Tempodrom»
At the «Tunnel» and the «Q»
Over here
Avec un rendez-vous
Toujours retour c’est la vie
Mais oui oui oui oui oui oui oui
C’est la vie!
We all gotta choose
If we gonna win or if we gonna lose
We all gotta choose
If we gonna win or if we gonna lose
Berlin!!
Berlin!!
Osten, Westen werden hell,
Ja die Große Stadt ist schnell!
Send me a postcard if you please
C’est royal, c’est magnifique
Osten, Westen werden hell,
Ja die Große Stadt ist schnell!
Send me a postcard if you please
C’est royal, c’est manifique
Berlin!!
Berlin!!
We all gotta choose
If we gonna win or if we gonna lose
We all gotta choose
If we gonna win or if we gonna lose

BERLIN (tda)

Nous dansons et séduisons
Nous chantons et nous effleurons
Nous avons le pouvoir et dupons
Nous rampons et mentons
Nous aimons et sommes romantiques
Nous chantons et nous dansons
Nous frappons quand il y a besoin
Nous sommes allongés et gardons le sourire
Nous vivons jusqu’à planer
Nous espérons et nous prions
Nous mangeons et nous buvons
Nous rions et oublions
Ce que les gens disent est comme le vent
C’est comme un bruit de fond qui m’passe au-dessus
Nous avons besoin des mots, de créer la connexion
Libre de tous préjugés
Berlin !
Berlin !
J’aime l’ambiance
L’atmosphère c’est très bizarre
Par ici
Chez toi au Tempodrom
Au Tunnel et au Q
Ici
Avec un rendez-vous
Toujours retour c’est la vie
Mais oui oui oui oui oui oui oui
C’est la vie !
Nous allons choisir
Si nous allons gagner ou si nous allons perdre
Nous allons choisir
Si nous allons gagner ou si nous allons perdre
Berlin !
Berlin !
L’est et l’ouest deviendront lumineux
Oui la grande ville est rapide !
Envoie-moi une carte postale s’il te plait
C’est royal, c’est magnifique
L’est et l’ouest deviendront lumineux
Oui la grande ville est rapide !
Envoie-moi une carte postale s’il te plait
C’est royal, c’est magnifique
Berlin !
Berlin !
Nous allons choisir
Si nous allons gagner ou si nous allons perdre
Nous allons choisir
Si nous allons gagner ou si nous allons perdre

Nina Hagen insiste sur le fait que Berlin redevient une ville normale et que ses habitants n’ont plus à être des bêtes de foire à plaindre aux yeux du monde. Elle utilise à nouveau un procédé qu’elle affectionne : l’énumération. D’un point de vue rhétorique, ce style a l’avantage de convaincre. Ici, elle énonce des banalités et des comportements humains de base (manger, boire, danser, etc.) sans exclure un aspect négatif (mentir, se battre, etc.). Enfin, encore une fois, elle affirme que Berlin est enfin Berlin grâce à la réunification des deux parties de la ville. Comme si jusqu’à présent, l’identité de la ville avait été mise en stand-by. De cette sectorisation de la ville par les forces alliées d’occupation, elle n’en retient qu’un aspect positif, d’un point de vue humain toujours : l’échange des cultures. C’est pour cette raison qu’elle chante aussi en anglais et en français, tout en excluant volontairement le russe puisque le Mur empêchait cette connexion dont elle parle. 47
Dans Berlin (ist dufte!), titre édité sur son album précédent, Street, elle raconte l’évènement historique que représente la chute du Mur de Berlin. La chanson a des allures de contine punkrock car Nina Hagen aime jouer les Märchenerzählerin (conteuse) en expliquant l’Histoire avec une petite histoire :

Nina Hagen invite l’auditeur à faire un tour dans le Berlin de son enfance, dans la partie est de la ville. Toujours et encore l’énumération de quartiers qu’elle affectionne comme Prenzlauerberg ainsi que des lieux hautement symboliques : la Karl Marx allée, l’Alexanderplatz où se trouve la célèbre tour de télévision typique de l’architecture soviétique, la Fernsehturm. Elle exhorte les Berlinois à se mélanger. Pour sa part, elle accompagne le chanteur Udo Lindenberg dans une visite à l’est et réclame aux habitants de Berlin-est d’«occuper» Berlin-ouest. Nina Hagen écrit l’hymne de Berlin, une ode à la fraternité.

Depuis, la Chute du Mur de Berlin, être Berlinois devient pour Nina Hagen un argument politique :
«My name is Nina, Ich bin ein Berliner» annonce-t-elle au début du single Nina IV President dans le même album. D’un point de vue rhétorique, tout ce qui fait Nina Hagen tient en cet axiome : Ich bin ein Berliner.

Si Nina est Berlin, Berlin est aussi Nina.
Nina Hagen est avec le temps devenu un symbole de Berlin, une part d’identité de la ville. Nina Hagen est à l’image de la capitale allemande : rebelle, vivante, colorée, provocante, intelligente ! Elle est sa plus fidèle ambassadrice.
C’est en toute logique qu’Ikea lui demande d’être son égérie pour sa campagne publicitaire à Berlin. En une affiche, il y a alliance des symboles forts. Nina Hagen-la-berlinoise enfile les vêtements de Fifi Brindacier, la célèbre héroïne pour enfants suédoise, afin de promouvoir la célèbre marque d’ameublement suédoise dans sa ville chérie. Berlin devenant alors comme l’indique le slogan : «la capitale suédoise secrète».

BERLIN (IST DUFTE!) (version originale)

Nina Hagen is gonna rock you
Nina Hagen is gonna rock you
C’est moi !
Berlin ist dufte, Hauptstadt der DDR
Berlin ist dufte, Hauptstadt der DDR
Berlin ist dufte, und die olle mauer is och nicht mehr
da steigt ne Party, in der Karl-Marx-Allee
Unter den Linden verliert Udo sein gefülltes Portemonnaie
in der Keibelstraße steigt ne riesen Show
und die Grenzen der Hauptstadt brennen lichterloh
aufm Straußbergerplatz, treff‘ ich meinen Schatz
hej, dann ziehen wa wieder rüber zum Alexanderplatz
mein altes Fräulein Direktorin
aus‘m Prenzlauerberg trägt den neuen Slogan:
„Pioniere und FDJ’ler Berlin ist dufte!“
Hauptstadt der DDR
Berlin ist dufte, und die olle mauer is och nicht mehr
Haste ne macke ey ?
auf der Mauer auf der Lauer sitzt ne alte Bar
hiermit erkläre ich die ehemalige BRD für besetzt
und keine wird hier wieder vor die Tür gesetzt
da steigt ne Party im Laubenpieper Wilhelmsruh
ich bin mit allen Berlinern auf du und du……..
Oh Berlin Berlin Berlin
Du bist aller Städte queen
Der Berliner Bär bin ich
Schrecklich lieb das habe ich dich
Ick bin eine reife Frucht
Mein Berlin dat is’ne Wucht
Berlin is all right now!

BERLIN (IST DUFTE!) (tda et Dr Martina Behr)

Nina Hagen va t’bercer
Nina Hagen va t’bercer
C’est moi !
Berlin est épatant, capitale de la R.D.A.
Berlin est épatant, capitale de la R.D.A.
Berlin est épatant, et le Mur n’est plus
Y’a une fête sur la Karl-Marx-Allee
Sous les tilleuls , Udo a perdu son porte-monnaie bien rempli
Dans la Keibelstrasse, il y a un grand spectacle
Et les limites de la capitale sont en flammes
À la Straussbergplatz, j’rencontre mon trésor
Hey, on va pouvoir retourner sur l’Alexanderplatz
Ma bonne vieille Mademoiselle la Directrice
De Prenzlauerberg porte le nouveau slogan :
Pionniers et membres de la FDJ Berlin est épatant
Capitale de la R.D.A.
Berlin est épatant et le Mur n’est plus
Ça va pas, la tête !
Sur le Mur est assis un vieux bar
Par cela, je déclare l’ancienne R.F.A. occupée
Et plus personne sera mis à la porte
Y’a une fête parmi les Laubenpieper de Wilhelmsruh
Je tutoie tous les berlinois…
Oh Berlin Berlin Berlin
T’es la reine de toutes les villes
L’ours de Berlin je suis
Je t’aime à la folie
Je suis un fruit mûr
Mon Berlin ça décoiffe
Berlin va bien maintenant !

Nina Hagen en couverture du Stern. N° 41, 4 octobre 1979. DR
Encart promotionnel de l’album
NunSexMonkRock, CBS, 1982. DR
Pochette du premier album éponyme du Nina Hagen Band, CBS, 1978. DR
  1. Nina Hagen, Confessions, Éditions Bénédictines, Saint-Benoît-du-Sault, 2012 (trad. fra. : Lys-Marie Angibeaud).
  2. „Ich kann nicht auf die Deutschen stolz sein.“ Dans Nina Hagen, Ich bin ein Berliner, Goldmann Verlag, Munich, 1988, p. 208 (tda). Elle énumère ensuite quelques noms d’Allemands qui trouvent grâce à ses yeux, tels Katharina Thalbach, Herbert Grönemeyer, Marlene Dietrich ou encore les membres de Die Toten Hosen.
  3. „(…) etwas Besseres als den Tod findest du überall.“ Allusion au conte des frères Grimm, Die Bremer Stadtmusikanten (Les Musiciens de Brême).
  4. Nina Hagen, 2012, p. 153.
  5. Entretien personnel de l’auteur avec Nina Hagen (19.10.2015).
  6. „ Kurz und gut: Ich bin eine Brechtschülerin.“ Dans Nina Hagen, 1988, p. 13 (tda).
  7. Eva-Maria Hagen est née en 1934 à Költschen (actuel Kołczyn) en Poméranie orientale, ancien territoire allemand séparé par le couloir de Danzig, aujourd’hui en Pologne. D’abord formée comme mécanicienne dans une usine de tramways, elle se lance dans la comédie dès le début des années 50. Bertolt Brecht l’engage dans sa troupe du Berliner Ensemble où il la dirige en 1953 dans Katzgraben, une pièce d’Erwin Strittmatter.
  8. Nina Hagen, 2012, p. 14.
  9. Né à Hambourg en 1936, Wolf Biermann est issu d’une famille juive et communiste dont certains membres étaient des résistants au nazisme. Il se forme d’abord à la mise en scène à Berlin-est et donne son premier concert en 1964 à Berlin-ouest où il édite son premier disque, Die Drahtharfe (La Harpe de barbelés), l’année suivante. En 1966, il épouse Eva-Maria Hagen avec laquelle il vivra six ans. Durant ce mariage, il apprend à Nina Hagen à se perfectionner à la guitare (notamment en lui faisant écouter de la musique interdite comme des titres de Bob Dylan). Il l l’encourage aussi à écrire ses propres poèmes et chansons. Biermann lui rend hommage dans Ninas Nase (Le Nez de Nina). En 1976, alors que la tension entre les deux Allemagnes se durcit, le chanteur est déchu de sa nationalité est-allemande après un concert donné à Cologne. Il sera soutenu par son ex-femme et Nina qui seront toutes deux expulsées vers l’ouest à la fin de la même année.
  10. Nina Hagen, 1988, pp. 13-14 et entretien personnel de l’auteur avec Nina Hagen (19.10.2015).
  11. Nina Hagen, 2012, p. 104.
  12. Idem, p. 117.
  13. Idem, p. 116.
  14. « La peur, la peur, la peur. La peur d’être repérée par les enquêteurs de la Stasi. La peur de ne pas trouver de refuge pour la nuit. La peur de ne plus avoir d’argent et de n’avoir rien à manger. La peur d’être obligée de retourner dans cette putain de R.D.A. » dans idem, p. 120.
  15. Idem, p. 141.
  16. Idem, p.123.
  17. Idem, p. 123.
  18. Idem, pp. 139-140.
  19. Idem, p. 150.
  20. Nina Hagen, 1988, pp. 18-19 (tda et Dr Martina Behr).
  21. Nina Hagen, 2012, p. 159.
  22. “I’m gonna live the life I sing about in my song” Nina Hagen (I gonna live the life, extrait de l’album Revolution Ballroom, Mercury Records, 1992).
  23. Future is now est une chanson de Nina Hagen extraite de son premier album solo, NunSexMonkRock, CBS, 1982.
  24. Chris Bohn, “West is best (but still not good enough)”, dans Melody Maker, Londres, 16 juin 1979.
  25. Nina Hagen, 2012, p. 158.
  26. Idem, pp. 163-164.
  27. Sa fille, l’actrice Cosma Shiva Hagen, le confie sur Arte dans l’émission Durch die Nacht/ À travers la nuit en 2012.
  28. Nina Hagen, 1988, p. 80.
  29. Interview de Nina Hagen par Laurent Ruquier (On a tout essayé, 20/10/2003). L’extrait a été récemment supprimé de Youtube.
  30. Idem.
  31. „Ich glotz’ von Ost nach West. 2, 5, 4 / Ich kann mich gar nicht entscheiden / Ist alles so schön bunt hier! / Ich glotz‘ TV (Sie glotzt TV) x 2“ (tda).
  32. „Auf’m Bahnhof Zoo im Damenklo / Ich muss hungrig sein / Süsses Kind“ (tda).
  33. „Berlin, Berlin, tote Stadt – scheiß Stadt / mit Stacheldraht auf Weißen Zäunen / Berlin ist alt und voll Gewalt / Wo sind sie ihn, ja wo sind sie ihn, die schönen Träume?“ (tda).
  34. Au début de la chanson, Berlin-ouest est remplacé par Vienne-la-belle (schönes Wien). Allusion à une très célèbre chanson de 1982 du chanteur autrichien Falco qui parle des toxicomanes viennois (Ganz Wien).
  35. „Das Kokaïn im Westen Berlin / La Futurist / La Extremist / Er sagte einfach Tschüss!“ (tda).
  36. Entretien personnel de l’auteur avec Nina Hagen (19.10.2015).
  37. „Ich war drauf und dran, in das EXIL, zu gehen / doch irgendetwas hielt mich hier zurück: / Mein Hass auf die Mauer und die Grenzpolizei! / der Alltag is’n grauer, wer ist hier schon frei???!!! / Ick haue uff’n Tisch! / ICH BIN EIN BERLINER / oder etwa nicht!? / mein Kiez ist BERLIN! / Ick bleib hier! / HUH! Ich bin ein Berliner / Ich heiße Nina / die Pionier!“ (tda et Dr Martina Behr).
  38. Interview avec Lamy Vincent. L’Écho des bananes (FR3, le 06/11/1983).
  39. „Ein amüsantes, unterhaltsames, lehrreiches Büchlein mit Geschichten aus dem alten und dem neuen Berlin!“ Nina Hagen, „Berlin“, dans Anne-Marie Pailhès et Catherine Robert (sld), Berlin, Paris, éd. Hatier, coll. « Lire en V.O., 1991, p. IX (tda).
  40. Nina Hagen emploie l’expression „Es tanzt der BÄR“. Bär (l’ours) fait directement référence à Berlin dont il est l’emblème. En outre, dans ce même esprit, il arrive que certains Berlinois, dont Nina Hagen, écrivent Bärlein (petit ours) pour parler affectueusement de leur ville.
  41. Nina Hagen écrit „Die Menschen haben Herz und Schnauze am rechten Fleck.“ En allemand, l’expression „Das Herz am rechten Fleck haben“ signifie avoir bon cœur. Mais elle y ajoute le mot Schnauze qui peut se traduire par le flair. C’est aussi et surtout une référence à Berlin puisque c’est avec ce terme que l’on définit la façon de s’exprimer typique des Berlinois réputés pour parler sans détour (sans que cela ait une connotation négative).
  42. En allemand, Nina Hagen emploie la répétition „Künstler, Lebenskünstler“ difficilement traduisible en français. Si Künstler signifie bien « artiste », Lebenskünstler désigne quelqu’un dont la vie est bien organisée, un genre de dilettante sans l’aspect négatif. Nous avons choisi le terme français « bon-vivant », conscient de ses limites sémantiques.
  43. „Laubenpieper“ est intraduisible en français. En dialecte berlinois, cela désigne ceux qui passent leurs week-ends dans des cabanes avec un petit jardin en dehors du centre-ville de Berlin afin de fuir le stress.
  44. Nina Hagen évoque ici la „Konkurrenz“ ; c’est une allusion à une célèbre chanson d’Hildegard Knef, Berlin dein Gesicht hat sommersprossen, où il est fait mention d’une „Schönheitskonkurrenz“, un concours de beauté que, malgré ses nombreux défauts, la ville remporte haut la main.
  45. Nina Hagen, „Berlin“, 1990, p. VII (tda).
  46. Ce sont des clubs et salles de concert de Berlin.
  47. Notons tout de même que Nina Hagen a des notions de russe dû à sa scolarité en R.D.A. D’ailleurs, elle a chanté quelques mots dans cette langue dans certaines de ses chansons (Gorbatchev Rap ou encore Russischer Reggae par exemple).
  48. Il existe une variante à cette chanson. En effet, à l’origine, et parce qu’écrite en 1988, la chanson imagine ce que serait Berlin sans le Mur et invite les Berlinois à le faire tomber.
  49. Unter den Linden est une célèbre avenue berlinoise qui signifie littéralement « sous les tilleuls ».
  50. Il s’agit de Udo Lindenberg, célèbre chanteur allemand et ami de Nina Hagen.
  51. Ce vers n’a pas beaucoup de sens ni en français ni un allemand dans ce contexte. C’est une allusion à une célèbre chanson pour enfant Auf der Mauer, auf der Lauer sitz ‘ne kleine Wanze. Elle remplace „kleine Wanze“ (« petite punaise ») par « un vieux bar ».
Aurélie & Lilian
AuzasGrüße aus Berlin, 2016