Punk à singe *

Ian Geay dialogue avec François Bégaudeau

Punk-rock, littérature et luttes des classes (extraits)

Ian Geay : – Dans les vieux trucs que j’ai ressortis pour préparer cet entretien, j’ai exhumé mon exemplaire du fanzine béthunois Génération No Future, le numéro deux, acheté chez Rockmitaine, où figure une interview des Zabs réalisée en 1996 par celui-là même qui montera le label Dirty punk quelques mois plus tard. Tu y déclarais, comme à ton habitude, entre deux réponses un poil agaçantes autant qu’agacées : «Il y a deux trucs que les gens ne connaissent pas du tout dans le monde, c’est le marxisme et le punk. Et c’est incroyable comme ce sont deux choses qui font parler, alors que les gens n’y connaissent rien, que personne ne sait ce que c’est le punk. Donc des blaireaux qui font de la radio ils nous interviewent alors qu’ils écoutent de la fusion ou de la pop et nous disent : “Ah les punks, vous n’avez même pas de crêtes”. Alors déjà t’es mort de rire. Après c’est : “Alors les punks, No Future ?!”. C’est vraiment la culture Quid RTL : c’est marqué punk, donc devant il y a marqué no future
[…] pour la majorité des personnes que nous côtoyons, le punk fait partie des choses dont elles ont une connaissance vague et à propos desquelles elles disent généralement des conneries. Tout cet appareillage, sous des atours scientifiques, ne l’est pas, mais permet d’introduire le sujet de manière légère, ce qui est déjà pas mal. Pour nombre de nos contemporains, il reste incontestable que le punk, à raison parfois, est associé aux mots «crêtes», «no future», «révolte», «marginal», «Angleterre», éventuellement à une date (1977), et à quelques noms de groupes comme The Clash ou les Sex Pistols. Quelques mots ou notions donc et un vague sentiment de violence, connecté à un vague sentiment de refus pour reprendre ta formule.
[…] Toi, tu n’es absolument pas un maître es-punk, mais tu as rencontré ce mouvement à l’âge de 16 ans, en 1987, cela fait donc presque trois décennies que tu as un compagnonnage avec le punk rock, tu l’as pratiqué – ce qui est toujours mieux pour le comprendre – et donc tu parles à ce titre là, en tant qu’amateur et amoureux et non en tant qu’expert. Tu ne te poses pas en spécialiste du punk, mais tu te revendiques comme le spécialiste mondial de ton propre rapport au punk.
[…] Nous avons vu à quels mots est généralement associé le punk (contestation, révolte etc.) ; il est aussi parfois attaché à de simples objets : des épingles à nourrice, des Doc Martens, des collants déchirés, tout ce qui constitue en somme une panoplie en plus de la coupe de cheveux exubérante et du rat sur l’épaule. Il y a pour ma part des objets beaucoup moins contingents que ces accessoires dans ce qui a fait le(s) punk(s) de notre génération et en particulier les k7 (audio et vidéo) et leur support technique, le magnétophone et le magnétoscope. Rappelons pour les plus jeunes qui nous liraient qu’internet et you tube n’existent pas encore (nous sommes à l’époque des premiers ordinateurs Amstrads (564), des commodores 64 et des MO5) et que ces nouveautés technologiques ont bouleversé le quotidien de manière profonde, c’est-à-dire qu’ils ont agi à la fois sur les imaginaires et les corps. Celles et ceux qui ont une connaissance vague de la chose, comme tu dis, objecteront que l’électrophone semble davantage coller aux punks à cause des disques vinyles qui ont permis de diffuser cette musique notamment en Europe. Mais ce qui constitue à mes yeux le punk n’est pas tant la musique qu’il écoute que ce que lui fait cette musique d’une part, et ce qu’il en fait d’autre part. A ce titre, le magnétophone est constitutif non pas du punk tel qu’il est apparu aux alentours de 1975/1976, en Angleterre mais de ce qu’il est devenu les années qui ont suivi. Le magnétophone en tant qu’objet de consommation massivement vendu à travers une bonne partie du globe au tout début des années 80 (et un peu plus tard dans certaines zones) a précédé le punk. Et ce, principalement pour deux raisons : cet appareil est un appareil bon marché et il permet surtout trois sortes d’enregistrement à domicile qui révolutionnent le rapport à la musique : 1) il permet de copier les vinyles qu’on se prête ou les K7 qu’on duplique d’un magnéto à l’autre ; 2) il permet d’enregistrer les radio libres qui diffusent un peu partout en France des émissions consacrées aux musique qu’on aime, et last but not least, 3) il permet de capturer nos propres voix et d’enregistrer nos propres compositions, ce qui n’est pas rien dans le processus d’émergence du Do It Yourself.

François Bégaudeau : – Avant de te répondre, j’aimerais poser une base de discussion. Pourquoi ai-je volontiers accepté cet entretien ? Parce que j’aime discuter, a fortiori sur le punk, et parce que c’est dans les niches minoritaires que peuvent s’épanouir les échanges les plus denses. En somme j’entrevois là une source de plaisir. Or il y a dans ta longue introduction des choses déplaisantes. Non pas les réserves que tu pourrais avoir sur tel ou tel aspect me concernant. Au contraire les discordes donnent de l’intensité. Ce qui est déplaisant, c’est que tu émailles ton propos d’incises pénibles […] Tu te retrouves, ici, dans la situation basique du journaliste majoritaire, qui ne me lisant pas, finit par n’avoir de moi qu’une appréhension télévisuelle, et, par un tour savoureux, en vient à me reprocher des apparitions qui sans doute seraient quantité négligeable dans l’appréciation qu’il fait de moi s’il avait daigné lire un ou deux des quinze livres que j’ai publiés depuis douze ans, sans parler du millier d’articles et textes produits dans le même temps (et autres pièces de théâtre). En général les gens qui me lisent s’en branlent totalement des bribes de télé distillées ici ou là. Ils savent qu’elles ne sont que l’écume anecdotique du travail artistique. Cependant que les télécentriques (tu es, me concernant, télécentrique) en viennent à reprocher à quelqu’un de passer à la télé. C’est, au fond, un reproche qu’ils devraient s’adresser à eux-mêmes, qui se font une opinion sur un écrivain sans le lire. […] Tu as quand même fini par me lire, en l’occurrence Deux singes, ce dont je te remercie et ce qui nous permet, après avoir enjambé ce marigot de malveillance, d’entrer dans l’espace poli et fraternel de la discussion […] Ce que tu dis sur les cassettes m’intéresse parce que ça participe d’une analyse matérialiste des faits esthétiques. Il y a, oui, des données matérielles, qui conditionnent ces faits. Il y a, en l’occurrence, des outils d’émancipation. L’accès massif à la reproduction gratuite ou presque de la musique a permis à des millions d’individus de se forger un univers et une culture musicales qui ne soient pas totalement alignés sur les prescriptions de masse. Mais cet aspect ne regarde pas en propre le punk-rock. Il s’inscrit dans une longue histoire des données concrètes qui ont permis l’émancipation par la musique, et que nous évoquions dans l’essai sur la jeunesse écrit avec Joy Sorman. Ça passe d’abord par l’accès à une chambre individuelle – élément que Deux singes, dans le chapitre 77 bis, décrit comme déterminant dans ma découverte du rock – doublé de la possession d’émetteurs de musique personnels. Ainsi les enfants se mettent à écouter des musiques différentes de celles qu’écoutent leurs parents. Puis les cassettes arrivent là-dedans, qui permettent d’affiner l’univers musical qu’on se constitue seul, avec le soutien des amis et des frères, par un jeu d’échanges, de repiquages, etc. […] Le système marchand accouche parfois d’outils qui permettent d’échapper, provisoirement au moins, au système marchand. S’engage alors un jeu de chat et de souris éternel entre les deux pôles, et une oscillation infinie entre coercition et autonomie. Sans doute que cela s’est joué avec d’autant plus d’intensité dans la sphère punk, particulièrement soucieuse de son indépendance par rapport aux diktats majoritaires, mais encore une fois toutes les musiques populaires de ces cinquante dernières années ont participé à cette valse ambiguë.

IG – il me faut donc te rassurer sur un point : ma démarche auprès de toi est bienveillante et ça n’est pas vrai que ta tête ne me revient pas, ça serait même le contraire pour tout te dire, par contre, effectivement je n’aime pas tes pulls […] Tu écris, toi, avoir fait un premier pas vers la musique punk-rock en écoutant une des K7 AGFA piquée dans les affaires de ton frère rangées dans le grenier et floquée Starshooter en 89, puis l’année suivante, celle des Wampas. Mais avant ça, tu indiques […] avoir rencontré les corps punks, de manière un peu tardive sans vraiment te l’expliquer, à l’âge de 15 ans et demi, en janvier 1987 pour être précis, à travers le visionnage d’une émission spéciale des Enfants du rock, intitulée Punk décade, à l’occasion des dix ans du punk. Or, chose importante rappelles-tu, les magnétoscopes viennent de débarquer dans une bonne partie des foyers français et la famille Bégaudeau s’est équipée en bonne consommatrice de gauche d’un magnétoscope – mais pas cher, sans toutes les options donc, c’est ça la consommation de gauche –, ce qui va te permettre d’enregistrer cette émission et de la revoir au moins cinq cent fois sur un semestre, entre janvier et juin 1987.

FB – Je raconte en effet dans Deux singes le contexte matériel qui, par un jeu de contingences et de nécessités, m’a mené au punk. Il y a d’abord, et ça reprend le cours de ma réponse précédente, la chambre. La chambre que je partage avec mon frère, loin du salon où l’électrophone familial joue du Ferrat qui me fout le bourdon – et ne parlons pas de Ferré, à qui j’ai gardé une rancune tenace. Mon frère a sept ans de plus que moi, et donc j’en ai sept quand à 14 ans il se passe en boucle du Téléphone, alors en pleine bourre. Une première chose se fixe alors, déterminante. Ces guitares, très électriques dans les trois premiers albums péri-punks de ce groupe assez sous-estimé (réécouter «Au cœur de la nuit» n’est pas superflu, si on passe outre une certaine naïveté des paroles et du chant) m’ont acclimaté au rock et à la saturation.
Et puis sept ans plus tard, nanti cette fois d’une chambre pour moi et équipé d’un radio-cassette enregistreur, complété par la chaine hi-fi familiale, je commence à explorer les années rock (65-80, en gros), en tapant pas mal dans les disques et cassettes du grand frère, que complètent aussi les échanges au sein de la bande de gauche agrégée au milieu du préau du collège-lycée bourgeois de Nantes où j’ai atterri. À ce stade, je ne fais pas de différence entre punk et rock : j’écoute indifféremment les Stones, Led Zep, les Who, les Stooges, les Pistols. Gros flash, quand même, en découvrant en 86 le premier Clash. Mais disons que je n’ai pas encore ciblé le punk-rock en tant qu’il me concernerait en propre. La fixation a effectivement lieu au printemps 87, avec le visionnage et revisionnage en boucle du spécial punk consacré par les Enfants du rock au mouvement pour ses dix ans, et enregistré avec soin. Là je découvre cinq ou six des singles phare de l’épisode anglais du mouvement – New rose, par exemple –, mais surtout trois prestations scéniques absolument décisives : une de Pretty Vacant (le corps dandy-clown de Rotten), une de What’s my name (le corps hystéro-électrique de Strummer), une de Passenger (le corps contorsionniste d’Iggy, et sa face de christ émacié). Ces trois corps, produits par la musique et l’incarnant, je sens qu’ils vont me faire une vie. Je sens que pour moi c’est exactement là, dans cette façon d’occuper l’espace, le sol, le monde, que ça va se passer. Deux singes revient plus longuement sur les 20 secondes que durait la bribe de Passenger dans cette émission rétrospective. J’en connais la moindre grimace, la moindre contorsion. C’est un photogramme de cette vidéo (live à l’Apollo en… 77) qui a donné la couve du livre, la seule dont j’ai été à l’initiative depuis que je publie. D’habitude je n’ai aucune idée de visuel, là je savais. Je savais que les 400 pages de cet autobio menaient à ça, au prix d’un mouvement rétrospectif vers la matrice. Laquelle matrice n’en était pas une, puisqu’elle cristallisait en moi un ensemble de sensations et de goûts formés en amont, dans la chambre des frères, dans ma vie, dans mon foie, dans je ne sais quoi. Car là ça devient obscur : pourquoi vibre-t-on à telle musique plutôt qu’à une autre ? Il y a des déterminations sociales, factuelles, familiales, mais en dernière instance il y a une collusion mystérieusement organique, le mystère de la co-vibration entre deux corps : celui de la musique punk et le mien.