Paris

Daniel Darc et Olive

PLACE DE LA BASTILLE, 21 JUIN 1984

voix off : Le podium à la Bastille, à l’angle du boulevard Richard-Lenoir

«– ça s’appelle Paris. P.A.R.I.S., Paris
Hé mec, écoute, c’est la plus belle ville du monde.
J’veux dire, qu’est-ce que tu veux faire d’autre?
Aller à la campagne pour torcher les porcs et se faire mettre par les coqs à six heures du mat?

– P

– Paris, Paris au monde

– A

– La ville des Dieux

– R

– Notre ville à nous

– I

– Ici, ici

– S

– L’énigme du sphinx est réactualisée :
tu rentres dans des chiottes sur deux pattes, t’en ressors à quatre pattes avec une cravate serrée autour du bras et du sang qui coule lentement.
P.A.R.I.S., Paris
Ma plus grande angoisse,

– P.A.R.I.S.,

– C’est d’mourir dans un troquet

– Paris

– dans des chiottes, perdu dans un vieux troquet de la rue de Belleville.
Ça, c’est imparable.
Regarde, tous nos amis sont morts.

– Mort aux vaches !

– D’autres, y travaillent huit heures par jour.
Quelques fois, ils ont même assez de tunes pour partir un mois en vacances, pour partir loin de Paris, pour aller au Maroc ou en Algérie ou dans des pays comme ça.

– P.

– Mais qu’est-ce que tu veux faire loin de Paris?

– A.

– Hé Olive, Olive

– Ouais

– Comment t’épelles Paris?

– Meeeerde

– Merde, ça s’épelle M.E.R.D.E.
Paris, ça s’épelle M.E.R.D.E.

– Hé Daniel, hé Daniel

– Quoi?

– Comment t’épelles Paris?

– Paris, j’écris ça M.E.R.D.E., comme toi Olive

– Comme les flics!
Paris Paris Paris Paris Paris Paris Paris

– Paris
Alors marche dans les rues, respire le bon air. Mais fais gaffe quand même. Tous les jours, des mômes meurent d’en avoir respiré un peu trop.

– Les flics me foutent les boules

– Et l’îlot Chalon? Olive

– Ouais

– T’as vu l’îlot Chalon?

– Ouais

– Qu’est-ce tu penses de l’îlot Chalon?

– La Meeerde. M.E.R.D.E.

– Merde, Paris, ça s’écrit M.E.R.D.E.

– D.R.O.P.

– Tu sais, à Paris, ils sont gentils, ils font une fête de la musique. Le 21 juin, t’as l’droit de faire de la musique toute la nuit. Puis après, t’as une demi-heure pour rentrer chez toi, puis t’as huit heures pour dormir et puis le lendemain matin faut tout oublier. C’est Paris

– S.H.O.O.T

– M.E.R.D.E.

– Tu sais, à Paris, pour les concerts, ils mettent des barrières et personne, personne ne passe par-dessus les barrières.

– Personne

– Ya qu’à Paris qu’on voit ça.

– Les barrières sont bien où elles sont.
Chacun, chacun, chacun est flic un peu, en soi, à Paris.
Respect du citoyen
Respect de la mobylette
Respect Respect Respect
Reste Reste chez toi à Paris

– Respire le bon air
Olive respire le bon air encore

– Respire le bonheur

– P.A.R.I.S., et personne bouge à Paris. Derrière les barrières

– P

– personne bouge

– A

– R

– et les flics tout autour

– I

– S

– disent putain vivement que ce soit fini, j’ai déjà raté tous les matches jeudi soir. Tous les matches de la coupe de j’sais pas quelle merde pourrie.
Oh Paris, Paris
Et tu crois que l’Italie va gagner?

– P.A.R.I.S.

– Hé Olive, tu crois que l’Italie va gagner ce soir?

– Ouais, j’sais pas c’que j’ai gagné
j’sais pas
j’sais plus c’que j’ai gagné

– Rien à foutre de l’Italie.
J’en ai même rien à foutre de la France
Tu vois, t’es mauvais Parisien

– à Paris

– Place, place de la Bastille, en 1984, on est là à chanter…

– Souviens-toi des prisonniers

– Souviens-toi de quoi Olive?

– des pri-so-nniers

– des prisonniers, ouais.
Une barrière de 30 centimètres suffit à les rendre prisonniers.

– Prisonniers ou public
Prisonniers ou matons, matons, matez
Matez-moi
Matez-les
Ma télé
Télévision

– Fais gaffe Paris, mec encore une fois étends tes bras il n’y a plus rien, juste, juste une cravate serrée, un peu de sang qui coule lentement, un peu de sang qui coule
sur tes vêtements
alors marche encore une fois
et n’oublie pas
oh marche encore une fois
et n’oublie pas
c’est Paris, ville de tes rêves
Paris, ville de tes rêves
Il n’y a rien à faire à Paris
Non c’est pas Tokyo, non New York
Non c’est Paris

– Paris

– Paris Paris
Ouais monsieur Olive crie encore plus fort, c’est Paris, ya rien à faire,
épelle Paris encore
Qu’est-ce que tu veux faire ici à part à aller à la fête de la musique

– P.A.R.I.S.

– mercredi soir ou jeudi soir
moi j’connais même plus les jours.
le lendemain matin à neuf heures tu vas travailler
oh quelle belle vie quelle belle
Paris
Maintenant que les guerres sont terminées, il n’y avait plus que dans l’arène qu’on pouvait voir la vie et la mort, la mort violente j’entends. Dans l’arène ou sur scène.

… Be bop a lula she’s my baby …

Daniel Darc
Dédicace