NøøContaminations gynophages

Yann Minh

C’était la septième année du troisième millénaire. J’avais convié, sans les avertir, quelques relations néophytes à un repas anthropophage ou plus exactement gynophage. Assis à la grande table devant ma victime nue et attachée, j’attendais les premiers invités près de la bibliothèque adossée contre le gîte de l’araignée géante situé à la proue du NøøDonjon. Nimbant les salles de torture d’une jolie clarté dorée, les reflets spéculaires du soleil couchant illuminaient les panneaux translucides de l’immense pyramide volante dont les structures flottaient à environ cent dix mètres d’altitude à la verticale d’Aogashima.

 L'INqualifiable - NøøContaminations gynophages, Yann Minh

 

Le NøøDonjon était un musée dédié aux instruments de tortures qui, depuis son ouverture, attirait entre dix et soixante visiteurs par jour. Depuis plusieurs mois j’explorais les boutiques de créateurs à la recherche de nouveaux dispositifs de tortures originaux que j’achetais parfois relativement cher, pour les exposer dans mes différentes galeries. Un des premiers objets de ma collection, était une sorte de grand hachoir à manivelle dans lequel on introduisait la victime tête en bas. On pouvait voir la viande hachée en sortir tandis que leurs jambes s’agitaient hors de l’entonnoir.

 

J’aimais bien cet objet car il me rappelait le film de Jean-Christophe Averty, Ubu Roi que j’avais vu à la télévision dans mon enfance. Dans une frénésie assassine, Ubu y passait tous les nobles au hachoir à viande. Cette machine qui transformait les corps en nourriture était d’ailleurs une obsession récurrente d’Averty. Dans son émission «Les raisins Verts», il passait à la manivelle des petits baigneurs en plastiques. Cette image de petits bébés passés au hachoir avait aussi fortement marqué l’enfant de douze ans que j’étais, provoquant à la fois un sentiments de répulsion et de fascination morbide.1

 

Mes premières NøøContaminations mémétiques sexuelles sado-masochistes m’avaient été transmises par les peintures du martyr des saints catholiques. Mes parents s’étaient abonnés à l’encyclopédie Alpha, et chaque semaine on recevait un des fascicules de l’encyclopédie, dont la quatrième de couverture était souvent une reproduction d’un tableau de la renaissance. Ces images étaient porteuses de mèmes érotiques puissants, qui, tels les plasmes Dickiens de SIVA2, passaient par mes nerfs optiques pour atteindre le terreau fertile de mon système cognitif en pleine puberté, engendrant leur bestiaire d’helminthes fantastiques à la façon de Baudelaire.

 

«Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes, Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons, Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.»

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Nichées dans ces reproductions, plusieurs entités excitaient mon imagination sexuelle, en particulier les deux larrons et leurs contorsions sensuelles dans la crucifixion d’Antonello da Messina, et l’étrange posture des deux hérétiques suppliciés dans l’autodafé de Pedro Berruguete. L’image des corps suppliciés provoquait une émotion ambiguë. La où mon conscient voyait avec aversion une représentation de la cruauté humaine, mon subconscient y percevait avec délectation de la sensualité extatique.3

 

J’avais suspendu dans les couloirs une collection de tableaux du moyen-âge et de la renaissance représentant différentes mise en scènes du martyr de Saint-Sébastien. Cela me permettait, pendant les visites guidées, d’illustrer auprès des afficionados du NøøDonjon et leurs victimes le pouvoir subliminal pervers de certaines représentations de la cruauté. Là où le conscient voit la barbarie d’un homme lardé de flèches, le subconscient y voit une métaphore de pénétration sexuelle.

 

Cette contradiction entre un message explicite et un message subliminal opposé et métaphorique met l’esprit dans une sorte d’état de stupeur qui facilite la fécondation mémétique, ce qui plus tard a souvent été exploité dans leurs films par Stanley Kubrick, Ridley Scott, les soeurs Wachoski. Le cinéma, puis le jeu vidéo et la réalité virtuelle, étant, par bien des côtés, la continuité du réalisme immersif de la peinture de la renaissance.

 

Les premiers invités sont arrivés à l’heure prévue. Ma victime était l’incarnation en femme guerrière4 de l’anima de l’adolescent pubère : une jeune femme sportive attachée par des bracelets métalliques au milieu des plats et des couverts, dont le corps enchaîné générait à la fois un malaise morbide et une fascination érotique. J’avais acheté cette table équipée de menottes automatiques à un brésilien relativement connu qui fabriquait des accessoires et du mobilier dédié au cannibalisme sexuel. Dispositifs qu’on désignait par le nom générique de Dolcett. Ce mot évoquait quelque engin de torture médiévale, mais en faisant une recherche sur ses origines j’avais découvert que c’était le nom d’un mystérieux dessinateur dont les oeuvres circulaient de la main à la main dans les années 90, pour être popularisées par le développement du cyberespace dans les années 2000.5

 

Stephen King dans un de ses écrits explique que le roman d’horreur sert à nourrir les monstres qui hantent les profondeurs de notre esprit : «Le film d’horreur mythique, tout comme la plaisanterie morbide, est chargé de faire un sale boulot. Séduire ce qu’il y a de pire en nous. Déchaîner notre morbidité, libérer nos plus bas instincts, réaliser nos fantasmes les moins avouables… et tout ceci se passe dans le noir bien entendu. C’est pour cette raison que les bons libéraux évitent d’aller voir des films d’horreur. Personnellement, je considère que les plus agressifs d’entre eux – le Zombie de Romero par exemple – vont soulever une trappe dans notre cerveau bien civilisé et jettent un panier plein de viande crue aux alligators affamés qui nagent dans les eaux troubles de notre subconscient. Mais pour quoi faire? Peut-être pour les empêcher de sortir, mes amis. Ils restent là-dessous et ils nous fichent la paix. All you need is love, ont dit Lennon et McCartney, et je suis d’accord : il suffit de l’amour. Tant qu’on n’oublie pas de nourrir les alligators de temps à autre.»

Stephen King, Anatomie de l’horreur, Éditions du Rocher, p.207.

 

Mais d’où viennent ces alligators métaphoriques ? D’où viennent ces démons qui hantent notre subconscient et que l’évocation de pratiques cannibales et gynophages peut faire émerger, nous entraînant dans une quête de sensualité morbide qui peut être fatale. Ces “dividualités” cachées, enfermées, dissimulées au plus profond de notre psyché, ne sont-elles pas l’expression de notre corps biologique, inscrit dans notre chair et nos cellules par des millénaires d’évolution ? Des mèmes, des nøøentités, ou motifs cognitifs, cachés dans notre structure génétique et qui, tels des golems, peuvent être activés par des codes spécifiques inscrits dans nos oeuvres et nos mythes.

 

A la fin du repas. Une fois la victime dévorée et les convives partis, une jeune femme s’est attardée, explorant avec curiosité chaque pièce, et chaque dispositif. Elle passa plusieurs minutes à activer la longue pointe du pal qui surgissait lentement de l’orifice sur lequel devait s’agenouiller les suppliciés.

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Elle habitait une petite villa carrée de de cinq cent douze mètre carré de type californienne située en bordure de plage quelque part sur MainLand – La superficie minimum qui permet aux résidents de ne pas avoir à payer de charges.
Dans sa cave, elle avait construit une pièce secrète. Une salle de carrelage blanc dédiée à l’anthropophagie sexuelle. Au centre trônait une table de Dolcett que je ne connaissais pas, beaucoup plus performante que celle qui équipait le NøøDonjon. La jeune femme était bêta testeur pour le fameux brésilien à qui j’avais acheté mes équipements.

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L’idée de se faire manger la fascinait. Elle me raconta que le brésilien était le descendant d’une des dernières tribus anthropophages du brésil, les Tupinambas. Lorsque la tribu capturait un guerrier ennemi celui-ci n’était pas tué tout de suite, il vivait comme esclave un certain temps avant d’être mangé. Et s’il arrivait qu’il fasse un enfant pendant sa captivité, celui-ci était élevé par la tribu, pour être mangé à sa majorité.
J’imaginais ce que ça devait faire de grandir en sachant qu’un jour on serait mangé par sa tribu. Cela suscita en moi la même dualité émotionnelle contradictoire que les représentations sensuelles des martyrs chrétiens de la renaissance : une aversion consciente qui s’opposait à une jouissance subconsciente. Deux tropismes antagonistes plongeant l’être dans une expectation narcotique. Elle me confia qu’elle était en relation avec une communauté secrète aux USA qui était d’accord pour la manger. Elle hésitait, mais elle se sentait proche du passage à l’acte.

 

C’est la dernière fois que je lui ai parlé.

 

Le temps passa. Il y eut le grand exode de 2009 provoqué par la censure des représentations sexuelles sur MainLand. Je dus quitter Aogashima, pour amarrer le NøøDonjon à la verticale de la région de Cimarac sur le nouveau continent pour adultes de Zindra.
Je repris contact avec le brésilien pour qu’il désactive les protections d’un de ses derniers dispositifs anthropophage, afin que je puisse harmoniser son esthétique avec celle du NøøDonjon.
Il vint en personne dans la grande pyramide, et pendant qu’il déverrouillait ses dispositifs, il me demanda si je connaissais cette jeune femme qui testait ses machines. Il était inquiet, car elle lui avait aussi fait part de son envie de se faire manger par cette communauté aux USA en “real life” comme on disait. Elle ne lui avait plus données de nouvelles depuis. Hélas, je ne pu le rassurer.
Peut-être avait-elle été au bout de son projet. NøøContaminée par les mèmes ancestraux inscrits dans les profondeurs de nos cellules qu’elle avait imprudemment ressuscités, elle avait fini par sacrifier son corps biologique quelque part sur le continent américain au cours d’un des plus anciens rituels du vivant.
Où peut-être tout cela n’était qu’une mise en scène, un de ces innombrables jeu de rôle que permettent les sociétés d’avatars numériques dans les mondes persistants, où les corps dématérialisés s’inventent à chaque instant de nouvelles dividualités, pour le plaisir d’explorer nos pluralités identitaires.

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  1. https://youtu.be/bQIJiIQjoRU?t=35m47s http://www.dailymotion.com/video/x9x8en_les-raisins-verts-de-jc-averty_people
  2. «En tant qu’information vivante, le plasme remonte le long du nerf optique de l’individu jusqu’au corps pinéal. Il utilise le cerveau humain comme hôte femelle en qui se reproduire sous sa forme active. Une symbiose inter espèces…» Philip K.Dick, SIVA.©1980 ed. Denoël. N317 1997.
  3. https://en.wikipedia.org/wiki/Crucifixion_(Antonello_da_Messina)
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Pedro_Berruguete
  4. http://www.yannminh.org/french/TxtArguments100.html
  5. http://www.necropolis-of-shadows.com/morgue-complex/CannibalTales.htm
    http://web.archive.org/web/20021002100842/www.necrobabes.org/perroloco/forum/ccforum.html
    http://motherboard.vice.com/fr/read/le-dolcett-le-fantasme-de-manger-des-femmes