L’inqualifiable troisième testicule du cycliste

Raphaël Verchère

En 2014, l’alerte fut lancée par de grands journaux. «Pédaler peut nuire à votre sexualité», alarmait par exemple Le Figaro1. Il ne s’agissait en fait que d’un célèbre marronnier, le problème étant, quant à lui, bien connu depuis longtemps. Mais le jeu sur une certaine psychose était cependant lisible. Mots-clés associés à l’article : vélo, érection, douleur. Le cycliste touché au cœur de sa virilité par la «Petite Reine» ?

 

Le séant du cycliste est mis à dure épreuve, tant à l’entraînement qu’en course. «Le sujet est assis durant de longues heures sur une selle dure, rigide (en raison de la nécessité de bloquer le bassin pour avoir un pédalage efficace). Les ischions et la zone périnéale, fragile au niveau de la peau et des tissus sous-cutanés, sont soumis à des pressions importantes et prolongées. Des infections cutanées superficielles, des nodules sous-cutanés constitués de fibres conjonctives qui se déposent, des hygromas, peuvent apparaître, parfois de véritables furoncles. Toutes ces pathologies sont douloureuses et empêchent le cycliste de s’asseoir sur la selle2», explique le Docteur Gérard Porte, ancien médecin du Tour de France.

 

En 1989, Laurent Fignon en fit la douloureuse expérience. Quelques jours avant l’arrivée du Tour de France, il a «ressenti une douleur assez vive à l’entrecuisse. Le soir, pas de doute. Il s’agissait d’une induration très mal placée : juste sous le fessier, à l’endroit du frottement de la selle sur le cuissard […] Une douleur insupportable. Le médecin mettait de la pommade, puis remettait de la pommade : rien n’y faisait. Le temps était trop court. Et personne ne se doutait de rien : black-out total. Cette nuit-là je n’ai [dit-il] quasiment pas dormi. Je souffrais même sans bouger. […] C’était impossible de pédaler.3» Plus tard, on s’en souvient, il perdit le Tour de France pour 8 malheureuses secondes, en partie du fait de cette douleur − mais surtout en raison du matériel plus aérodynamique utilisé par son rival Greg LeMond.

 

L’utilisation intensive de toutes ces parties du corps par les coureurs pour s’asseoir sur leur machine donne lieu à une traumatologie particulière. Dans le jargon, on parle ainsi couramment du «troisième testicule du cycliste», pour désigner une excroissance corporelle produite par la pratique, témoignant des innombrables kilomètres avalés. Le Docteur Gilles Reboul, spécialisé dans les pathologies du périnée du cycliste, explique que cette excroissance «siège derrière les bourses, elle est mobile, peut atteindre la taille d’un testicule et est parfois bilatérale. C’est une lésion persistante qui, une fois constituée, ne disparaîtra pas, même à l’arrêt du vélo. La peau en regard est distendue comme une bourse4». L’opération chirurgicale est alors de mise pour qui souhaite s’en débarrasser.

 

Les sportifs peinent à confier leurs déboires de périnée, comme si ce troisième testicule avait quelque chose de honteux, d’inqualifiable. L’anonymat des pseudonymes aidant, on trouve toutefois sur Internet certains témoignages, riches en enseignements, tant par leur formulation que par les commentaires qu’ils suscitent. S’il existe certains stigmates, anormaux, dont les cyclistes se montrent fiers, tels que les varices ou autres cicatrices de chutes, il semble que cette anormalité-là soit honteuse pour beaucoup. Sans doute parce que nous touchons là à une zone proche du fameux «nerf honteux», qui lui aussi est malmené par la pratique cycliste (syndrome d’Alcock), avec des suites déplaisantes tels que troubles urinaires, incontinence, diarrhées, mais aussi troubles sexuels.

 

Sur le forum de Veloptimal, «genius10» se confie : «Depuis 3 semaines, une boule de peau est apparue au niveau du périnée après ma sortie vélo. Ce n’est pas douloureux dans la vie quotidienne mais très gênant lorsque je m’installe sur le vélo. J’ai été consulter mon dermato. Il a fait une échographie et il semble que ça soit le 3ème testicule du cycliste. Qui a déjà eu ce style de problème ?» Réponse de «Iron-Legs» : «C’est complètement anormal xD Je suis cycliste et n’ai “que” deux testicules 😉 Enlève-s-y !». La norme est en effet d’en avoir deux, ni plus, ni moins. Sur ce même forum, «Obelix» riait ainsi de Lance Armstrong, qui, suite à son cancer, avait dû subir une ablation : «Vous ne pouvez pas lui lâcher un peu le dernier testicule qui lui reste ???»

 

Pour ces mêmes raisons viriles, les filles peuvent au contraire se réjouir si, par bonheur, elles sont touchées par la grâce de ce troisième testicule. Puissent-elles devenir enfin les égales des hommes ! «Et chez les filles y a quoi comme pathologie ?», demande par exemple Patricia sur le forum de Velo101. Gérome lui répond : «Ben des coui…. tout simplement, comme ça elles aussi pourront dire qu’elles en ont 😀 » Intériorisation de la domination masculine et de la normalisation du féminin à partir du masculin ? Patricia répond par connivence : «Égalité pas de jaloux !» Ludovic confie peu après sur ce même forum être également touché par ce mal. «Ça ne me gêne pas plus que ça. Je verrais pour plus tard pour l’opération si copine il y a !», le mâle se devant d’avoir bonne allure dans sa parade.

 

Le corps symbolique du cycliste est en effet meurtri par ces déformations. Quand bien même la physiologie des fonctions viriles ne serait pas effectivement atteinte, les pratiquants ne peuvent s’empêcher de craindre le pire, en témoigne, dans un autre registre que celui du «troisième testicule», Rémy, soucieux d’une sensation d’«Endormissement du “sexe”5», cette partie tabou étant saisie ici, comme on le voit, par des pincettes syntaxiques6. «Je voudrais savoir d’où peut provenir ce phénomène gênant. Ça m’arrive à chaque sortie au bout de 3/4 d’heure, 1 heure. Je me mets en danseuse puis ça disparaît aussitôt. Par contre ça revient quelques minutes après. J’ai essayé de pencher ma selle légèrement en avant mais ça n’y fait rien. […] Ça fait un moment que j’ai remarqué ça. C’est pas douloureux mais ça fait un peu peur de plus rien sentir comme si c’était anesthésié…»

 

Tous ces problèmes ont évidemment stimulé les fabricants de selles, qui sont les premières incriminées dans ces fléaux. Depuis plusieurs années maintenant, ils produisent des selles destinées à préserver le périnée des pratiquants, des selles qui garantissent le «confort», vantent souvent leurs publicités : chacun aura compris ce que cache la litote. Le principe ? Parfois un trou béant au milieu de la selle, afin de soulager de la pression anatomique. D’autre fois, une sorte de tranchée longitudinale traversant la selle de l’avant en arrière. Celles-ci sont présentées parfois par leurs adeptes comme de puissants aphrodisiaques : «Afin d’éviter l’utilisation abusive de Viagra chez les bikers, je vous conseille de lui préférer un changement de selle le plus rapidement7».
De quoi calmer certaines peurs symboliques de la castration, et restaurer le cycliste mâle dans sa virilité malmenée.

 

  1. Damien Mascret, «Pédaler peut nuire à la sexualité», Le Figaro, 14 mai 2014.
  2. Gérard Porte, «Technopathies du cycliste: mise au point», La Médecine du_Sport.com, 2013.
  3. Laurent Fignon, Nous étions jeunes et insouciants, Paris, Le Livre de Poche, 2009, p. 32-34.
  4. http://www.perinee-cycliste.com
  5. http://www.velo101.com/forum/voirsujet/endormissement-dusexe–15675
  6. Comme il est difficile d’appeler un chat un chat, Rémy avait d’abord utilisé le terme «zguegue» pour titrer son sujet, avant, vraisemblablement, de lui substituer le titre sous sa forme actuelle.
  7. https://web.archive.org/web/20080409142735/http://rockbiker. free.fr/conseil/sante/selle.htm