L’inqualifiable handicap et ses mises en scène

Régis Forgeot

Le handicap et le handisport résonnent particulièrement bien avec le titre de ce nouveau carrefour des savoirs que se propose d’être L’inqualifiable. Ils imposent en effet une altérité différente, qui dérange. Un corps anormal, qui agresse notre ego, et déstabilise notre instinct de préservation, tout autant que l’injonction sociétale à la jeunesse éternelle et à la perfection physique. Dans ce domaine en particulier, l’inconscient, l’inavoué, le réprouvé tiennent le haut du pavé. Ils impriment leur marque sournoise, faite d’une pitié infantilisante – «le pauvre handicapé» – mâtinée d’une peur primitive de la mort, dont la déchéance corporelle – le handicap – serait un funeste prélude. Ajoutons à cela la conviction intime que le handicap est une injustice, une souffrance imposée à des innocents, un martyre involontaire donc intolérable, et nous avons réuni le triptyque qui me semble fonder les perceptions dominantes du handicap : pitié, peur, culpabilité.

Les déclinaisons, conscientes ou inconscientes, sont nombreuses. Le corps handicapé est, au choix, différent, déficient, défaillant, déformé, anormal, difforme, mutilé, torturé, monstrueux. Au sein du mouvement handisport luimême, certains considèrent comme peu montrables les grands handicaps, ces corps tourmentés, agités de mouvements incontrôlés (lorsque mouvement il y a), ces visages et ces bouches déformées d’où s’échappe parfois un filet de bave.

Notre société elle-même, à travers ses mots, exprime son incapacité à parler sereinement du handicap, et plus encore à offrir aux personnes handicapées les conditions d’une citoyenneté épanouie. Après l’intégration, trop autoritariste, vient l’inclusion, plus accommodante des spécificités de chacun. Après la notion de «personne handicapée», trop stigmatisante, s’impose la «situation de handicap», qui inverse la perspective et questionne non plus la déficience individuelle mais la défaillance collective. A chaque évolution du champ lexical, l’injonction est puissante, qui sacralise la nouvelle qualification, comme seule et unique possibilité de nommer et de prendre en charge le handicap. L’ancienne taxinomie devient soudain inadaptée, impropre, impure. Son utilisation relève dès lors, au mieux de la maladresse crasse, au pire du mépris affiché pour les personnes porteuses d’un handicap.

Pourtant, les mêmes qui utilisaient il y a quelques années encore le mot «handicapé», sont aujourd’hui les premiers à le vouer aux gémonies. Il semble évident qu’une personne qui a perdu l’usage total de ses jambes dans un accident, qui est née sans bras, qui a perdu la vue suite à un cancer de la rétine, n’est pas qu’«en situation de handicap», mais bien porteuse d’un handicap, qui lui collera à la peau à tout jamais, quelle que soit la «situation». Est-ce la peur d’atteindre moralement la personne handicapée qui pousse à rechercher la pureté du langage, ou la persistance d’une croyance enfantine en la pensée magique, comme si l’incantation «situation de handicap» portait en elle-même une partie de la solution ? Sans doute, un peu des deux. Mon vécu et mes engagements citoyens m’amènent à penser – et à regretter ! – que le politiquement correct anesthésie les débats de fond au profit de discours normatifs, euphémismes permanents qui permettent de tourner autour du handicap, de se faire bonne conscience, sans jamais réellement se donner les moyens de mouvoir les lignes. C’est pourtant là que réside la clef d’un véritable changement. De la connaissance du handicap et la connaissance des personnes handicapées doit procéder l’action en leur faveur.

C’est dans cette optique que nous avons organisé, en préparation du Meeting d’Athlétisme paralympique, entre 2011 et 2015, plusieurs dizaines de sensibilisations auprès de jeunes élèves, en présence d’un sportif handicapé. Dans les premiers temps, nous appréhendions la réaction des jeunes. Rapidement, ce sont eux qui nous ont administré notre première leçon : les adultes projettent sur les plus jeunes leurs propres peurs, leurs propres fantasmes, leur propre culpabilité, leur propre angoisse de blesser la personne handicapée, par une question malvenue ou maladroite. Les plus jeunes, par l’ingénuité de leur regard, se placent instinctivement sur le seul registre possible et acceptable, celui de l’humain, semblable et universel, quelles que soient les différences physiques, y compris lorsque ces différences ne sont pas une couleur de peau, mais un handicap.

Nous avons également actionné le levier puissant d’une communication positive sur le handicap, qui se propose d’utiliser en les inversant les sentiments déjà évoqués de pitié, de peur et de culpabilité. Le parcours de vie d’une personne handicapée épanouie permet de provoquer une sorte d’effet de sidération, qui fige les idées reçues et leur impose une reconfiguration rapide. Il devient dès lors aisé d’activer, au choix, le registre de la leçon de vie – «comment puis-je continuer à me plaindre de mes petits soucis, lorsqu’une personne en fauteuil semble à ce point indestructible et heureuse de vivre ?» – ou de l’admiration d’un authentique exploit physique – «Cette personne, aveugle, arrive à courir plus vite que je ne le ferai jamais !».

Lors de l’édition 2013 de notre Meeting Paralympique, nous avons poussé à son maximum cette hypervalorisation de la performance sportive, en proposant en guise d’affiche un détournement des super-héros Marvel. Trois stars de l’équipe de France d’athlétisme handisport étaient ainsi devenues Wolverine, Cyclope et Tornade. Le résultat, à l’esthétique brillante et percutante, a provoqué un mini raz-de-marée dans le microcosme du sport paralympique français, et un succès d’estime notoire sur Facebook, avec plusieurs milliers de partages, et des commentaires élogieux sur la fraicheur d’une communication décomplexée et foncièrement positive.

Pourtant, je le confesse maintenant, les échos n’ont pas tous été positifs, en particulier de la part de certaines personnes elles-mêmes handicapées, qui ont parfois pu sembler gênées par une telle mise en scène du handicap. La fracture générationnelle a de toute évidence joué son rôle, puisque les Marvel ne sont pas un fond culturel commun à tous. Toutefois, plus délicate et sans doute plus déterminante est la probable crispation autour de la survalorisation permanente du handicap. Comme si, au fond et malgré notre bonne volonté, nous avions oublié la masse des personnes handicapées silencieuses. Ces individus qui n’atteignent pas forcément l’épanouissement des modèles que nous imposons. Ces hommes et ces femmes qui subissent l’injonction permanente à la résilience et au dépassement du handicap, et la vivent comme l’obligation de se confronter au reflet terne et inavouable de la souffrance d’un handicap jamais réellement accepté.

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