Les pionniers du Fauteuil Tout Terrain

Éric Perera et Gaël Villoing

«Fréquenter la montagne, mais autrement» en France de 1980 à nos jours

 

La pratique du fauteuil tout-terrain (FTT) en France, est un outil d’intégration sociale, qui s’est développé grâce à une collaboration entre des «passionnés», des «bricoleurs», des «copains», mais également des acteurs fédéraux et politiques locaux, ainsi que des industriels. L’institutionnalisation de cette pratique, remarquable entre les années 1980 et 2015, se situe dans la logique historique de l’évolution du mouvement handisport. L’explosion des sports «fun», véritable révolution culturelle (Loret 1995) dans les années 1980, puis la remise en question du modèle institutionnel de la Fédération Française Handisport (FFH) à partir des années 1990, en raison de «la dispersion des cultures et des usages sportifs» au sein de ce mouvement sportif spécifique (Ruffié et Ferez 2013, 201), semble participer au développement des pratiques sportives adaptées au sein des espaces naturels (montagneux, maritimes, aériens). La plupart du temps initiées par des «accidentés», passionnés de ces sports, s’appuyant sur les progrès technologiques, l’innovation et la créativité, ces activités s’affirment progressivement chez les adhérents actuels et potentiels de la FFH, permettant certainement de répondre à l’aspiration de plus en plus en grande (des personnes handicapées) à la pratique d’activités physiques hors du système fédéral et en milieu naturel (Marcellini et Villoing 2014, 23).
A travers l’histoire des pionniers du FTT, nous présenterons comment les progrès technologiques ont fait du FTT un outil d’intégration sociale permettant l’accès à une pratique de pleine nature. Ces innovations s’observent aujourd’hui à travers l’évolution de la pratique vers le FTT électrique offrant aux utilisateurs une plus grande «autonomie» et augmentent ainsi l’univers des possibles.

 

1. Le FTT, un «extraordinaire engin»
pour continuer «sa pratique d’avant»

 

Jean-François Porret (ingénieur informatique à Hewlett Packard et travaillant aux Etats-Unis), passionné de sport de montagne, fut victime d’un grave accident de parapente en 1989. C’est au cours de son séjour en centre de soins qu’il rencontre Castellano venu faire la démonstration de son nouveau fauteuil : le Cobra. A son retour en France, à l’été 1990 , il devient le premier pratiquant de FTT en France grâce au Cobra que lui ont offert ses «copains». Cet «extraordinaire engin» lui permet ainsi de continuer «sa pratique d’avant», la randonnée en montagne, mais également l’alpinisme et surtout «l’himalayisme».
Porret réalise de nombreuses sorties en France, activité dont il est, pendant quelques années, le seul alien à pratiquer dans un espace réputé inaccessible aux personnes handicapées. Il pratique en compagnie de proches, randonneurs et/ou vététistes, qui peuvent le tracter dans les montées pour qu’il puisse ensuite réaliser des descentes en autonomie. Il s’attache à cartographier l’ensemble des parcours accessibles au FTT qu’il diffusera sur son site internet à partir des années 2000. Il cherche ainsi à promouvoir le FTT comme une «activité plus ludique […] tournée vers la randonnée sportive et la recherche de l’autonomie en pleine nature» (Handisport Magazine, n°99, 1999).

La pratique du FTT va connaître, au milieu des années 1990, un nouvel essor à la fois économique et technologique lorsque Porret rencontre Gilles Bouchet. Ce dernier est un «montagnard», atteint d’une paraplégie en 1992, issu du milieu sportif et politique de par son statut d’inspecteur du Ministère de la Jeunesse et des Sports. Il réalise, en voyant Jean-François Porret et son Cobra, qu’il va pouvoir continuer à «fréquenter la montagne, mais autrement».

Bouchet travaille, dans un premier temps, sur la question de la fabrication du matériel FTT inspiré du Cobra de Porret. Cette question est d’autant plus importante que la production du Cobra de Castellano s’arrête en 1995. L’idée est de fabriquer un FTT «plus facile à faire avec du matériel de vélo standardisé […] des pièces plus faciles à changer, des soudures plus robustes» (Gilles Bouchet -GB). Il crée ainsi le Dahu à la fois plus robuste et plus grand que le Cobra . Il le nomme le Dahu en lien avec «“le bancal” […] à la fois avec la pente, et à la fois avec le Handi. Et puis c’est un animal mythique, aux longueurs de pattes inégales, et que l’on voit jamais».

 

Ainsi Bouchet répond à la fois à l’absence criante de matériel mais aussi aux problèmes de coût de production du FTT en proposant du matériel adapté. En parallèle, avec les présidents des syndicats des professionnels de la montagne, il souhaite former des «encadrants» compétents (formations continues gratuites) et considérer ainsi la personne handicapée comme «un client avec des spécificités».
Ainsi, la pratique du FTT se développe hors des fédérations au travers de «montagnards» qui souhaitent poursuivre leur passion. A l’image de ce qui a été observé pour le ski «assis» (Le Roux, Haye et Perera 2014), la pratique du FTT est d’abord restreinte à quelques personnes qui cherchent à retrouver un espace qui leur semble a priori difficile d’accès. Un début d’industrialisation se profile ensuite et on compte à la fin des années 1990, huit types de FTT recensés par Porret. Deux sont fabriqués en France, le Dahu et le Lozère (fabriqué par l’école des Mines de Saint-Etienne) et six sont d’origine nord-américaine.

 

Dahu, Gilles Bouchet

Dahu

Gilles Bouchet

 

Cobra, Jean-François Porret

Cobra

Jean-François Porret

 

2. Les expéditions,
un moyen de «changer l’image du handicap»

 

Porret souhaite rapidement revenir à une autre forme de pratique qui représente véritablement sa vie «d’avant» : les expéditions. Il souhaite parcourir des environnements reculés qui lui paraissent «FTTisable», symbolisant l’ultime étape vers une normalité retrouvée. Ces expéditions devront être organisées dans un esprit de partage et de convivialité (impliquant sa femme, des amis, le suivi de médecins ou d’infirmières). L’Himalaya est un voyage qu’il avait déjà organisé avant son accident, notamment en obtenant les autorisations administratives nécessaires auprès des autorités chinoises. Il prépare l’Himalaya en réalisant, dans un premier temps, des expéditions plus modestes :

– en 1991, il réalise une expédition dans le nord de l’Espagne, dans le parc naturel de la Sierra de Guara. Il teste ainsi sa capacité physique et mentale à résister aux conditions de vie en extérieur et en autonomie, ainsi que celles de son Cobra.

– en 1992, une deuxième expédition est organisée au Maroc, dans le sud du massif du Toubkal, qui implique davantage sa condition physique et le matériel, car il faut, entre autre, dormir chez l’habitant sur des tapis au sol avec les risques d’escarres que cela comporte, et réaliser de longues traversées sur des terrains accidentés.

Au cours de ces expéditions, le Dahu est tracté par des animaux (mules, chameaux). En 1994, quatre ans seulement après son accident, Porret demande et obtient à nouveau l’autorisation des autorités chinoises pour partir en expédition au Tibet. Malgré les freins du milieu médical, invoquant des risques majeurs pour sa santé, Porret réussit à atteindre 5600 mètres d’altitude en autonomie. Après avoir été tiré jusque là-haut par un «petit cheval tibétain», il a «pu faire cette magnifique descente tout seul, en FTT […] beaucoup plus vite que les autres à pied […]. C’était extraordinaire». Il reste bivouaquer aussi pendant une dizaine de jours dans un camp de base situé à 4400 mètres grâce à du matériel de camping bricolé et adapté (testé lors des précédentes expéditions). Après cette première «vraie expédition», Porret repartira deux ans plus tard en Chine.
Gilles Bouchet va également s’intéresser aux expéditions et mettre en place six raids au Maroc entre 1995 et 2001, soutenu par l’ASSPA (Association Sport Solidaire de Plein Air). Jean-François Porret suivra Bouchet sur les trois derniers raids, fort de sa propre expérience après avoir éprouvé le terrain marocain en avril 1992 au Sud du M’Goun et en septembre 1994 lors de la traversée du Nord au Sud du Haut Atlas. Le Maroc présente à la fois un environnement montagneux, escarpé et difficile d’accès, favorisé par l’Atlas ainsi que des moyens sur place à moindre coût. En effet, bivouaquer en toute autonomie nécessite la location (à des prix dérisoires) de mules et de muletiers afin de tracter les FTT. Cette entreprise qui demande une logistique minutieuse, témoigne également d’un processus d’innovation technologique. Au cours de ces raids, les FTTs sont testés, modifiés et améliorés. L’évolution du matériel tend vers deux directions : la sécurisation et l’autonomisation des pratiquants. Progressivement «l’auto-organisation» des expéditions prend une autre dimension qui consiste à «changer l’image du handicap» (GB). En août 2000, les deux pionniers partent pour une expédition de 25 jours en Equateur «avec 19 personnes dont 7 personnes portant des handicaps moteurs variés et 1 médecin» (Handisport Magazine, n°105, 2001).

 

Cette expédition est organisée par l’association sportive de Villefontaine (ASVF), dont le président est Gérard Genthon, et en collaboration avec la FFH (par l’intermédiaire de Gérard Dejonghe), ils obtiennent des subventions suffisantes pour «fêter le handisport à notre manière» (GB). Au delà de la performance, le but est de «démontrer que le handicap n’est pas un obstacle à l’aventure !» (GB).

 

Porret et Bouchet , Équateur, 2000

Porret et Bouchet

Équateur, 2000

 

 

La pratique du FTT s’est donc initialement développée hors du système fédéral, grâce à des passionnés, des montagnards qui souhaitaient prendre leur distance avec «la logique APF [Association des Paralysés de France], la logique handisport compétitif, structurée» et revendiquaient «la pratique plus libre, familiale, avec les copains» qui permet de «fusionner avec la nature» . Ici, des pratiques pouvant être intégrées dans des stratégies de «résilience» ou de «retournement» se réalisaient dans le cadre d’activités symbolisant la contre-culture sportive par excellence. Puis, l’innovation technologique associée aux interventions fédérales et politiques vont participer à la quête de démocratisation du FTT en France. À partir des années 2000, le FTT se «sportivise». Le terme «éftétiste» apparaît pour la première fois dans la revue handisport, marquant ainsi le début d’un processus d’institutionnalisation. Le «éftétiste», grâce à son engin «équipé de roues de VTT et de puissants freins à disque», accède à des «chemins de montagne habituellement inaccessibles» grâce à une assistance (humaine ou mécanique) pour «s’offrir le grand bonheur d’une descente en toute autonomie» (Handisport Magazine, n°105, 2001). Dans le même temps, un guide pratique est édité afin de prévenir des risques et des précautions à prendre. La pratique seule est proscrite et la présence de deux accompagnateurs ou de professionnels qualifiés et reconnus, au sein de «structures agréées» (labellisées) est vivement recommandée pour garantir une pratique en toute sécurité.

Depuis peu, le FTT «électrique» vient compléter la gamme de FTT «manuels» apportant ainsi une nouvelle conception de l’autonomie. L’idée du FTT électrique semble avoir germé à la suite d’une expédition dans la cordière des Andes au Chili, en 2005. Gilbert Marmey (président de l’association Free Mousse), impliqué dans l’organisation en tant que valide et ingénieur à l’IUT de Grenoble (formation électromécanicien), imagine un moyen de pallier à l’ascension éprouvante des personnes en fauteuil jusqu’au sommet de l’Altiplano. Dès 2006, Marmey cherche à placer des moteurs électriques sur les FTT qu’il développe avec des amis en fauteuil qui ont participé à l’expédition au Chili. Avec le FTT électrique, «on change de paradigme» selon Vincent Bourry : «À travers la motorisation et l’assistance, c’est l’autonomie complète». Il permet de disposer encore plus d’autonomie, à tel point que les pionniers du FTT comme Porret et Bouchet, en font l’acquisition.

Cependant, selon ces derniers, le FTT électrique ne peut pas poursuivre les mêmes finalités que le FTT «classique». La logique sportive du FTT n’est pas la «performance»» mais la «balade avec la famille et les copains» (Vincent Bourry). Selon Gilles Bouchet, le FTT électrique n’est pas, non plus, adapté aux expéditions. D’abord pour des raisons techniques : «Il est plus lourd, moins fiable […] l’avantage du Cobra est qu’il y a la mule, on peut se débrouiller des soucis de matériel […] On peut bricoler le Cobra alors que l’électrique, quand on est en panne, on reste bloqué.» Avec cette évolution, la logique familiale est davantage mise en avant que celle développée par le FTT classique. Ainsi, l’autonomie complète qu’offre le FTT électrique transforme la pratique du FTT et ouvre de nouvelles manières de continuer à pratiquer la montagne.