Les corps inqualifiés

Philippe Liotard

L’inqualifiable est lancé.

Avec cette revue, c’est un ensemble de perspectives qui se dessinent.

Une multitude de chantiers du corps s’enclenchent : des chantiers esthétiques, éthiques, politiques, philosophiques, des chantiers sur la fonctionnalité (corps réparés, amplifiés, bricolés…), des chantiers d’identité, des chantiers qui observent les nouvelles pratiques du corps, ces nouveaux usages qui interrogent et inquiètent ou, au contraire, rassurent ou amusent.

Le numéro moins que zéro pose des jalons.

Les propositions reçues racontent ou analysent des corps marqués par les stigmates d’une opération, par le handicap ou la pratique intensive… de la bicyclette !

Les textes et les images figurent des corps fantasmés sexuellement, bien sûr, mais aussi socialement, rapportés à des jugements de valeur qui établissent les rejets et le dégoût ou qui suscitent des espoirs d’amélioration, d’amplification ou d’hybridation…

Le corps mis en jeu, soumis aux modifications et aux normes qui se déplacent, se reconfigurent, est celui qui, déjà, prend sa place dans l’inqualifiable, grâce à ces tous premiers croisements. Parmi les réalités humaines, celles qui renvoient au corps sont les plus aisément qualifiables, mesurables, quantifiables si l’ont s’en tient aux corps physiques. Ces mêmes réalités sont pourtant en permanence requalifiées, disqualifiées dès lors que l’on glisse sur les symboliques du corps, sur les échelles de valeurs (implicites, incorporées) auxquelles il est jugé, hiérarchisé, comparé.

Et puis il reste toujours des pratiques inqualifiables, qu’on ne peut – au sens propre – qualifier tant elles surprennent et échappent à l’entendement, des pratiques qui, spontanément, produisent un jugement négatif, en raison des incompréhensions voire de la stupeur qu’elles suscitent. Elles sont donc doublement inqualifiables. D’abord, parce qu’on ne peut les qualifier, la pensée se heurtant à ses propres cadres ou aux limites de sa perception. Ensuite parce qu’en matière de réalité humaine, il est aisé de juger inqualifiable ce qui ne peut être compris et de rejeter du côté du dégoût, de l’insensé ou de l’inhumain les corps inqualifiés.