Le sacré corps

Philippe Liotard

Il est couché. Il est tard. Il entend une mouche voler, tenue éveillée par l’ampoule nue. Il lit, avançant dans les mots qui le conduiront au sommeil. La mouche vole, s’approche et s’éloigne. Son attention passe des mots à la mouche. Progressivement, la mouche attire son attention loin des mots. Il se met à anticiper son vrombissement d’où naît une subtile et mordante inquiétude. Se posera-t-elle lorsqu’il éteindra ? L’entendra-t-il longtemps dans le noir ? L’empêchera-t-elle de s’endormir ? Se posera-t-elle sur lui une fois la lumière éteinte ?

 

Une phrase lui revient : «on peut aussi ne pas écrire, oublier une mouche. Seulement la regarder». Oui, on peut «oublier une mouche». Ne plus se souvenir de son vrombissement lancinant. Ne plus se rappeler combien de fois on l’a suivi des yeux jusque sur le mur, la poutre, le plafond, la table, la marche de l’escalier, la porte, l’encadrement du tableau représentant une nature morte depuis si longtemps que la mouche s’en désintéresse. «On peut aussi ne pas écrire», dormir. Sauf que là, impossible d’oublier la mouche.

 

Elle l’a extrait de son livre et des mots d’avant le sommeil, parfois porteurs de rêve.

 

«On peut aussi ne pas écrire», ne pas pouvoir écrire. Ni sur la mouche, ni sur la merde sur laquelle se posent les mouches, ni sur rien. «Seulement la regarder» et regarder la merde sans pouvoir rien en écrire.

 

La mouche le tient éveillé. Il a posé son livre sur le sol. La main qui tenait le livre pend en dehors du lit, tandis qu’il regarde le plafond, suit le ballet de la mouche autour de l’ampoule. Puis il ferme les yeux, écoute la mouche, guette les pauses. Il rouvre les yeux, regarde l’ampoule.

 

Il ferme les yeux. Les étoiles blanches de l’éblouissement scintillent par dessous ses paupières. Il ne regarde plus rien. Il aimerait oublier la mouche.

 

Ron Athey, Photo Lukas Zpira
Ron Athey
Photo Lukas Zpira

Les yeux fermés, il lui semble qu’elle emplit la pièce. Des images naissent en son crâne. Un crâne, une mouche. Pas de quoi écrire une histoire. D’autres images apparaissent, comme si la danse aérienne de la mouche générait des visions. Un porc mort, une vieille femme ivre et hurlant, Mickey Rourke au comptoir d’un bar, une jeune femme nue peinte en blanc sur un cheval blanc, un homme nu, lui aussi, couvert de tatouages portant une longue perruque blonde… Les images s’enchaînent. Il n’en fixe aucune et ressent l’agitation anarchique des pensées qui retardent le sommeil.

 

Il ne peut pas oublier le bourdonnement lancinant de la grosse mouche noire sur laquelle il écrira peut-être. Plus tard…

 

Mais il se souvient. Le vol de la mouche évoque un souvenir qui n’est pas lié à cette mouche-ci. Il évoque le souvenir d’un corps. Ce corps dont il se souvient est lié à une autre mouche, celle qui a existé par la plume de Marguerite Duras, la mouche qu’elle aurait pu se contenter de regarder, au lieu d’en écrire les derniers instants, puis la mort, à 3heures 20.

 

Le vol de sa mouche à lui, bien vivante, qui vient menacer son endormissement et sur laquelle personne n’a écrit évoque une mouche mourante puis morte puis le corps d’un homme nu et tatoué à la chevelure blonde, le corps de celui qui se prénomme Ron, découvert un soir d’octobre à Lyon.

 

Il avait vu Ron pour la première fois quelques jours auparavant. C’était à l’Université. Une conférence avait été donnée par l’artiste qui présentait les dix dernières années de son œuvre. Il se souvient avoir eu l’information puis l’avoir oubliée. Une information lue puis placée à la poubelle électronique avec des centaines d’autres.

 

Le soir de la conférence, il allait partir. Il était déjà plus de dix-huit heures. En sortant de son bureau, il a été happé par la faune qui se trouvait là. Il a retardé son départ, par curiosité d’abord. Les personnes qui étaient dans le hall n’avaient ni des allures d’étudiants ou d’étudiantes et encore moins d’enseignants. Des tatouages, des piercings, des lunettes noires, des cranes rasés… Il est allé voir ses collègues du secrétariat qui étaient encore là. Elles étaient impressionnées elles aussi. Elles avaient décidé de rester à la conférence, «pour voir».

 

Il les a accompagnées. Pas plus de cinq minutes, juste «pour voir».

 

Mais il est resté là. Comme elles.

 

Il est resté tout le temps. Les deux heures de la conférence, et plusieurs dizaines de minutes ensuite à écouter les conversations d’après la conférence. Il n’avait pas saisi toutes les subtilités du débat qui s’était tenu en anglais, avec une traduction qu’il sentait approximative.

 

Mais il était resté. Il avait écouté. Il avait regardé.

 

C’était un mardi d’octobre. L’artiste invité venait de Los Angeles. Pour la première fois, il avait vu un homme présenter un travail artistique sur un matériau auquel il n’aurait jamais pensé : son propre corps. Il est sorti très touché par la conférence, par Ron, par son discours, par ce que son œuvre disait de sa vie d’ancien punk héroïnomane, de séropositif, d’homosexuel. Il a été troublé par son travail si humain, lui pour qui les artistes étaient une sorte d’élite intellectuelle hautaine, comme les profs.

 

La mouche s’est posée. Il ouvre les yeux.
La mouche repart. Il ferme les yeux.

Ron devait se produire le samedi suivant dans une espace dont il avait entendu parler dans la presse : «la Demeure du chaos», un lieu où il aurait alors bien imaginé des mouches, des rats, des crânes, des cadavres, des chauves-souris, du sang, des messes noires…

 

La mouche continue son vol.

 

Les yeux fermés, elle lui paraît lourde, loin d’être morte, plutôt infatigable, immortelle…

 

Le son de son vol le ramène à Ron.

Il se souvient du spectacle du samedi, de son arrivée tardive sur les lieux éclairés par des braséros. La Demeure du Chaos, c’était donc ça. La Biennale off, c’était donc là. La Borderline Biennal. Dans la cour, près d’un hélicoptère fiché dans le sol, des lits d’hôpital, des containeurs, des carcasses de voiture, une plate-forme pétrolière. Il eut l’impression qu’au-delà des grilles le monde s’était figé dans un moment d’après l’apocalypse.

 

Arrivé à l’entrée, il lui avait fallu donner un code qu’il avait reçu par email. Il avait dû passer une échographie de la gorge réalisée par le maître des lieux. Puis il avait dû avaler une pilule. Il avait beau se trouver dans un lieu inquiétant, il s’était senti en confiance. L’image de l’échographie montrait des étoiles flottant dans son larynx. La pilule bleue était le ticket d’entrée de la biennale off, la voie d’accès à l’antre de la Demeure du chaos. Il ne s’était pas inquiété de savoir ce qu’elle contenait. Il lui paraissait évident qu’il s’agissait là d’une mise en scène, qu’il était lui-même un élément du spectacle.

 

Il a appris que les lits d’hôpital avaient servi une mise en scène et que les containeurs avaient accueilli plusieurs petites pièces que le public déambulant pouvait découvrir aléatoirement. Ce soir là, il a découvert un aspect de l’art qui lui était totalement inconnu. Les arts de la performance, les arts vivants, le body-art.

 

Il était arrivé tard dans une soirée composée de plusieurs spectacles. Celui qui se déroulait quand il est entré lui a paru original. Le chant, la danse, le théâtre se mêlaient, mais il l’a regardé distraitement, occupé par sa découverte des lieux, du public et impatient d’autre chose. Il était venu pour voir Ron.

 

La mouche s’est posée. Dans le silence de la chambre, il rouvre les yeux.

Il sent autour de lui l’ambiance de cette soirée d’octobre. Il ressent la même impression d’irréalité qu’au moment où un cheval avait traversé la cour de la Demeure du chaos, un cheval blanc, monté par une femme nue, entièrement peinte en blanc. Il avait d’abord cru à une vision. Mais la femme et le cheval étaient bien réels dont la chaleur dégageait un halo de vapeur comme une auréole. Il est resté longtemps suspendu à cette apparition.

 

Il l’avait suivie des yeux comme à l’instant il suivait la mouche des yeux.

Il ne connaissait personne. Il était venu seul, avec une appréhension qui lui serrait un peu la poitrine. Mais dès qu’il avait franchi la porte où se passait l’échographie l’appréhension avait laissé la place à l’excitation. Il reconnaissait quelques personnes qui étaient à la conférence du mardi. C’est à l’une d’elle qu’il a demandé si Ron s’était déjà produit. Elle lui a répondu qu’il allait clôturer la soirée, que ça se passerait dans le bunker. Elle lui a proposé de la suivre. Il a contourné le bunker jusqu’à une file d’attente dans la nuit. Il sentait une impatience partagée, non pas l’impatience liée à l’agacement de l’attente mais plutôt celle des enfants faisant la queue pour entrer dans le théâtre de guignol. Les visages étaient souriants et graves.

 

A l’entrée, il a reconnu le chef d’un gang de vampires new-yorkais, aux dents taillées, qui était à la conférence du mardi. Il faisait office de passeur, invitant en silence les gens à entrer, un à un dans le bunker.

 

Il est entré. Il a été pris par l’atmosphère du lieu, une ambiance contenante, enveloppante, sécurisante. Le public a pris place, silencieusement, religieusement presque. Au centre du bunker était placée une table, sur la table, à quatre pattes, l’artiste. Il ne l’a pas reconnu. Il a cru d’abord à une statue peinte. Le corps présenté était recouvert de tatouages. Le visage était masqué par une longue perruque blonde dont les cheveux touchaient le sol. L’artiste était immobile.

 

Il avait trouvé le temps long pour l’artiste. Il était entré dans le bunker parmi les premiers et avait pris place assez près, à un mètre de la table, à hauteur de l’épaule de la statue blonde au corps d’homme. Il n’avait pas trouvé le temps long pour lui. Il avait été capté par le tableau vivant offert. Il avait trouvé le temps long pour l’artiste qui restait immobile le temps que tout le public soit entré et se soit installé. Il aurait voulu bousculer les gens, leur dire de se presser, que, quand même, l’artiste était là, immobile, à quatre pattes, nu et qu’il faisait froid et que la position n’était pas confortable…

 

Puis le spectacle a commencé. Il n’y avait pas eu de signal. Il a commencé comme s’il devait commencer à cet instant.

 

Et il en est resté le souffle coupé.

 

Il éteint la lumière. Il ne veut plus entendre la mouche voler. Il veut retrouver la pesanteur rassurante et l’intense émotion de cette soirée d’octobre.

La tête de Ron s’est redressée, puis son buste. Il s’est retrouvé à genou, les longs cheveux blonds continuant à masquer son visage. Il a commencé à brosser cette perruque, longuement, calmement.

 

Il ne connaissait rien à l’art contemporain, à cet engagement du corps depuis les Actionnistes viennois et les happenings new-yorkais. Il n’a pas vu la référence à Marina Abramovic. Il a tout reçu en novice, ce qui a décuplé la force de son émotion.

 

Au fur et à mesure, le brossage est devenu plus nerveux, plus énergique. Au lieu de coiffer la perruque, Ron l’ébouriffait. Il était très près de l’artiste, il entendait son souffle s’accélérer. Puis il a vu quelques gouttes de sang projetées par ce souffle et venir s’écraser sur une plaque de verre posée verticalement face à l’artiste. Il les a vues de suite ces gouttes, d’un rouge éclatant. Le brossage devint anarchique, le corps commençait à être secoué de spasmes. La perruque fut arrachée. Du sang coula abondamment sur le visage de l’artiste depuis son front où était fixée la perruque. A chaque expiration, il s’en projetait sur la plaque de verre.

 

Il a été surpris de ce qu’il éprouvait et de l’intensité de ce qu’il a ressenti à la vision de ce corps saignant face à lui, si près. Il a été surpris de trouver beau ce qu’il voyait et dont il n’avait jamais imaginé la possibilité avant le mardi précédant le spectacle. Il regardait le sang couler, trouvait ce rouge d’une puissance qu’il n’avait vue dans aucun tableau.

 

Le spectacle est monté en intensité. Ron était maintenant couché sur le dos, ensanglanté. Il passait sur son corps une plaque de verre. Il était couvert de sang, de la tête aux pieds. Son corps s’agitait, paraissait résister à la mort. Il geignait. Son souffle était saccadé.

 

En voyant Ron, il a revu en chair et en os tous les Saints et tous les Martyrs que l’art officiel chrétien a représentés. Il a revu Saint-Barthélemy écorché vif, Saint-Sébastien percé de flèches, Sainte-Agathe aux seins arrachés et le Christ, bien sûr, portant sa couronne d’épine… Face à lui, dans ce bunker, la chair sanguinolente de Ron était devenue sacrée.

 

Lui, l’athée, avait été happé par les symboles mobilisés par l’artiste durant ce petit quart d’heure de spectacle. Ça avait été très court et ça avait été très long. Ça avait été très intense. Il avait été transporté en dehors du temps, comme Duras, seule dans sa maison à observer la mort de la mouche qui « s’était débattue jusqu’au dernier soubresaut ». L’épaisseur de la chair de Ron, le souffle de son corps habité, bref, sa présence au monde, voilà d’où il tenait l’évocation. Dans le spectacle, Ron s’était débattu mais il n’avait pas cédé. Il était toujours vivant, sa chair imputrescible. Et pourtant, il a bien joué l’agonie. Son sang contaminé s’écoulant de son corps qu’il colorait par dessus les tatouages, de l’araignée noire qu’il arbore sur le front au soleil noir qui ceint son anus, référence au texte de Bataille.

 

Le bourdonnement de la mouche s’est arrêté. Elle a suspendu son vol avec l’arrivée du noir dans la chambre. Il a maintenant les yeux grands ouverts et sent pleinement son corps peser sur le matelas.

Il sait d’où Ron est venu ce soir. Il n’a fait aucune association entre la mouche et la mort, la mouche et le sang des cadavres. Ce qu’il a gardé du spectacle est trop vivant pour cela. Il comprend que la mouche, réelle, a convoqué une autre mouche, mourante et fictive, dans une histoire racontée par Duras. A son tour, cette mouche dont l’agonie était décrite lui a permis d’évoquer une autre agonie mise en scène dans ce spectacle, un soir d’octobre, en bord de Saône.

 

Il n’était jamais allé au théâtre, n’avait jamais vu un spectacle de danse. Il a été saisi par la présence corporelle de l’artiste. Il a senti se diffuser depuis le corps mis en souffrance jusqu’à son propre corps quelque chose du domaine de l’eucharistie. Il a senti ce partage se communiquer au corps des spectateurs physiquement présents et leur transmettre une émotion sur laquelle ils avaient peu de prise, une émotion proprement incarnée qui les a unis dans l’intimité du Bunker.

 

Il rallume, se demandant si la lumière blanche de l’ampoule nue peut s’approcher de celle de la poursuite qui illuminait le corps de Ron, seul éclairage dans le bunker. La mouche se remet à vrombir presque instantanément.

C’était une performance de la Borderline Biennal, « borderline » qui, en langage psychiatrique, signifie « aux bords de la folie ». Mais il a senti la différence entre la vision d’une personnalité borderline en proie à une souffrance qu’elle exhibe et la performance de Ron. Il a perçu la distance au rôle. Il a compris que le corps malmené durant la performance n’était pas maltraité, que si la scène montrait un corps souffrant, Ron jouait la souffrance, à distance de son propre corps qu’il impliquait pourtant totalement mais sans chercher à se détruire. Il a compris que son corps était la matière de son travail artistique. Il a vu les plaques de verre comme des guillotines puis comme un cercueil de verre. Il s’est représenté un cadavre vivant exposé aux croyants.

 

A l’issue de sa courte performance, Ron est assis, essoufflé, vivant. Il esquisse un sourire d’une pure douceur. Son regard se pose sur les gens autour ; il a donné, il s’est donné, le public a reçu. Les spectateurs ne parviennent pas à le quitter. Un léger mouvement est perçu, comme si le public voulait désormais l’envelopper, comme si quitter l’espace au centre duquel trône Ron était un déchirement.

 

On aurait pu entendre une mouche voler.

 

Il éteint la lumière.

 

«Maintenant c’est écrit.»

 

Ron Athey, Photo Lukas Zpira

Ron Athey
Photo Lukas Zpira