Le geek ou le triomphe du corps obsessionnel

OTOMO D. MANUEL

À une époque où la normalisation généralisée est de mise, le monde range sa chambre et semble vouloir remettre tout un chacun à sa place. Dans cet ordonnancement compulsif, des choses qui, il y a peu, étaient encore exclues, sont ressorties de la poubelle pour assouvir la soif mercantile. Pourtant, alors qu’on les présente toujours en vie elles ne sont plus que le corps surexposé et putréfiant de ce qu’elles sont en réalité. Et le grand public, prenant ces vessies médiatiques pour des lanternes, fini par passer totalement à côté du sujet.
Comme le jazz, par exemple qui fut cette incroyable musique pleine de vitalité révolutionnaire et qui a accompagné l’émancipation de la négritude soumise. Le jazz que l’on perçoit aujourd’hui comme juste bon à ambiancer les ascenseurs et les salons d’hôtels dans l’attente des cacahuètes et du Perrier rondelle.
Ainsi en va t’il du aussi Punk. Car, comment peut-on être un rebus (signification originel du mot Punk) quand on a été récupéré et parfaitement intégré en tête de gondole de la supérette de quartier ?

Il en va autant du tatouage qui, lui aussi, a fini par perdre sa puissance subversive ou encore des pratiques sexuelles hors normes qui se surexposent sans pudeur. Alors que le monde a depuis longtemps troqué la métaphysique érotique, pour l’obscénité grasse de la pensée en chaussettes et sandales dans une confusion des genres. On pourrait dire la même chose du Rap, du Graffiti, du Théâtre de Rue ou encore des musiques électroniques. Finalement de toutes les choses récupérées sans vergogne et sans finalité autre que la trivialité commerciale. Au cœur de cette tendance qui vise à assimiler tout et n’importe quoi à outrance, en confondant la pelure d’orange avec le fruit, la notion de Geek n’échappe pas à la règle. Et pourtant, quelque chose semble la sauver inextremis de la noyage : la victoire incontestable du Geek sur le monde.

 

Sans qu’on y prenne vraiment garde, les Geek ont pris le pouvoir et continuent de le prendre chaque jour un peu plus. Délaissant à la plèbe les os à rogner de la contestation sociale. Tournant le dos à la pensée grégaire de la rue. Consensuelle et rétrograde. Populiste plus que populaire. Préférant faire ce qu’il a toujours fait, cultiver ses obsessions au point de les engendrer et donner corps à des Golems surgis des profondeurs de son dédale mental. Jouant sur le présupposé que le Geek ne serait qu’un boutonneux reclus et inoffensif, perdu dans un monde dont personne n’a cure. Profitant du fait que personnes ne s’était vraiment rendu compte qu’il était aussi dangereux que les autres.

Convoquer les possibles et changer le monde. Le rêve secret du Geek. Puisque le monde en l’état le Geek ne peut s’y conformer. Il ne peut y prendre une réelle place, même si on lui offre la meilleure. Car avant tout, lui aussi est également un inadapté social. Raison pour laquelle on l’appelle un Geek. Un fou.

LE GEEK OU LE TRIOMPHE DU CORPS OBSESSIONNEL

Raison pour laquelle, aussi, il se blotti dans des fantasmes. Car la seule chose qui définisse la folie dans le monde des hommes c’est l’arrogance singulière qui empêche de se conformer à la norme, au delà du raisonnable. Or, précisément, la seule chose qui intéresse le Geek c’est la nouvelle chose que le monde va engendrer et qui va contribuer à l’extraire du quotidien morne de la norme. Une attitude qui le rapproche d’ailleurs de la folie Punk, puisque comme le disait Jonnhy Rotten dans son interview au journal Le Monde du 16 octobre 2013 :

 

«Il ne s’agissait pas d’un manifeste, ni d’une mode vestimentaire. Le punk est un état d’esprit ouvert sur de nouvelles idées, avec la volonté de continuellement évoluer, de chercher la prochaine étape, pas seulement en musique mais dans le monde autour de nous. Quand j’ai écris les chansons des Sex Pistols, il ne s’agissait pas de parler du chaos pour l’amour du chaos, mais de dire que le gouvernement et les institutions nous induisaient en erreur».

Ce que Steve Jobs avait lui-même résumé par un simple « Think Different ».
Mais la chose qui sépare le Geek du Punk et qui a permis son ascension sur le trône là où le Punk n’a fait que gagné une bataille, c’est que le Geek n’affiche généralement pas sa différence. Il progresse immergé de façon virale, pendant longtemps suspect et invisible.

 

«Punks means thinking for yourself
Your ain’t hardcore cos you spike your haïr»

 

«le Punk signifie penser par soi-même
Vous n’ètes pas hardcore parce que vous avez des spike sur la tête »

 

Dead Kennedys « Nazi Punks Fuck Off»

Fort de cette comparaison, il est intéressant de voir s’il existe entre le Geek autoproclamé d’aujourd’hui et celui des origines la même différence qui sépare le « Punk à chien » qui porte les oripeaux de la panoplie punk de ceux qui l’ont créée.

Car, de la même façon qu’on imagine qu’il suffirait d’être consommateur de Blockbuster mainstream pour être adoubé Geek, une autre idée préconçue serait que le Geek soit facilement reconnaissable. Que globalement il correspondrait au morphotype d’un garçon brillant, boutonneux, introverti, engoncé dans des vêtements mal assortis, passablement empoté et chétif, les cheveux gras, portant des lunettes à verre très épais et totalement asexuel donc notoirement pervers et psychopathe. Un morphotype d’autant plus admis qu’il correspond plus où moins à la typologie des 4 personnages principaux de la série Big Bang Théorie.

Pourtant, ce qui caractérise le Geek n’est pas tant de l’ordre du visible, quant à son apparence physique, mais bien plus la nature singulière de ses connexions neuronales et de sa plasticité cérébrale. Ainsi, ce qui pouvait rendre le phénomène encore plus suspect dès son apparition dans les années 70/80 (alors que les Geeks s’ignoraient encore eux-mêmes en tant que tel), c’est que les groupes constitués rassemblaient des individus qui, au contraire de se ressembler, n’auraient dû que rester perpétuellement étrangers les uns aux autres. Et c’est bien parce qu’il n’est pas ouvertement identifiable qu’il a pu s’insinuer sans trop d’encombre dans toutes les strates de la société.

LE GEEK OU LE TRIOMPHE DU CORPS OBSESSIONNEL

On retrouvait bien un certain profile de premier de la classe, correspondant peu ou proue aux personnages de la série Big Bang Théorie. À savoir, non pas le premier de la classe studieux, toujours placé au premier rang, et qui dump ses points en offrant de temps en temps des pommes à la maîtresse. Mais un premier de la classe hors norme qui collectionne les bonnes notes sans donner l’impression de travailler. Le surdoué qui remet en cause le docte savoir que l’on accorde à l’orateur qui prend en otage la classe, affublé de son noble statut de professeur.

Un bon élève mis à l’écart parce que différent. Replié sur lui-même et qui irrite tout le monde par son génie indolent, parfois impertinent et qui flirt souvent avec l’ennui, la mélancolie et le j’menfoutisme.
Mais la chose fascinante et encore plus irritable, c’est que cet inadapté se retrouvait paradoxalement tout à fait à son aise avec un autre inadapté du monde carcéral, imposé par l’éducation nationale. Celui que l’école encombre et qui lui rend bien : le cancre.

Ce cancre qui lui aussi s’ennuie en regardant tomber la pluie. Qui lui non plus ne travaille pas mais qui en revanche ne semble pas trop se soucier des notes qu’il ramasse.

Or, là où ces deux profils se retrouvent c’est qu’ils sont en équilibre sur le même mur qui sépare le monde de l’OutreMonde. D’ailleurs, plus souvent là-bas qu’ici. Cet ici, quotidien, où les deux s’emmerdent profondément.
Cet Outre-monde si cher à Pierre Pevel dont il nous dit en introduction du tome 1 du Paris des Merveilles :

 

«À l’époque déjà, les esprits sages niaient l’existence de l’OutreMonde et de ses prodiges. Et les mêmes aujourd’hui, continuent doctement à vouloir peindre nos rêves en gris… »1.

Quoi qu’il en soit, reconnaître le Geek entre le génie et le cancre, ne passe ni par le look, ni par le présupposé des lunettes à doubles foyers, ni par un stéréotype comportemental mais bel et bien par un certain état d’esprit. Une approche obsessionnelle dans son rapport au réel. À la limite du pathologique. Qui le fait se concentrer jusqu’au fétichisme sur des choses qui le maintiennent « à part le monde ». Dans un état d’émerveillement intérieur constant. En quête d’extraordinaire et de réenchantement pour rompre avec la grisaille et le caractère totalement vain et fondamentalement dépriment du quotidien.

 

On pourra reprocher l’emploi du terme de pathologique pour désigner l’imaginaire du Geek. Reprocher à ce terme d’être stigmatisant. Pourtant, c’est oublier que le terme Geek – même s’il est aujourd’hui brandi comme un étendard — est né de la volonté de stigmatiser un certain profile d’individus. Au même titre que les mots Punk ou Queer par exemple ou encore Pédé ou Nègre.
Il est reconnu, bien que difficile à établir avec certitude, que le mot Geek serait un dérivé de l’allemand Geck qui signifie fou. Aussi est-il convenu que le Geek servait à l’origine pour désigné le benêt, le retardé, l’idiot du village. Comme le mot Punk signifie le rebus et le mot Queer le bizarre, l’étrange, le malsain.
Mais se peut-il réellement qu’il y ait autant de fous, de rebus et de gens bizarres de par le monde ? D’où viendrait que de nos jours la moindre personne qui se précipiterait voir le denier Batman vs Superman ou serait impatient de la sortie du dernier Star Wars pourrait être considéré comme Fou ? L’excitation procurée par l’arrivée de la dernière franchise d’Ubisoft ou de Rockstar Games suffirait-elle à faire de nous des dingues ? Le Geek ne serait que ce consommateur vorace qui n’aurait d’impatience que pour la sortie du dernier produit de consommation de masse ?

Nous en doutons. Tout cela nous semble au contraire une attitude tristement banale au contraire. Celle du consommateur lambda qui répond normalement au produit qu’on veut bien lui faire manger au moment où on veut lui faire consommer. Aussi, même si le pathologique accompagne la nature névrotique de l’homme depuis Freud, force est de constater que la plupart des individus se conforment assez docilement aux doxa ambiantes et s’intègrent sans trop de difficultés aux normes sociales. Confirmant ainsi leur dressage. On voit bien que chez l’homme on compte plus de conformistes que d’excentriques qui laissent libre court à leur imaginaire. Ainsi, on manifeste quand il faut manifester, on conteste quand il faut contester, on part en vacance quand il faut partir en vacance, on dort quand il faut dormir, on mange aux horaires établies, on projette sa vie comme il faut la projeter, on vieilli comme on se doit de vieillir.
Alors non, il semble peu probable que le fait de voir Marvel Civil War au cinéma suffise à faire de nous des initiés du nombre 42.

 

En revanche ce qu’il y a de certain, c’est que dans toutes les sociétés, le fou est celui dont l’esprit résiste. Souvent au delà de sa propre volonté. Et de ce fait a du mal à se conformer à ce qu’on attend de lui et à la norme sociale. Dans cette résistance on peut distinguer deux typologies. Celui qui résiste mais ne comprend pas les codes du monde qui l’entoure au point de se faire piéger et de finir aliéné. Et l’autre, celui qui ne les comprend que trop bien et joue avec sans se soucier des autres. Le « bizarre », « l’étrange ». Mais pas suffisamment abruti par son univers intérieur pour qu’il puisse continuer à négocier avec le réel. Celui qui reste à l’écart mais qui malgré tout fascine même s’il inquiète ou dérange un peu.

 

Quoi qu’il en soit, on ne négocie pas avec un fou, car le fou se fiche des convenances. La vérité du fou est cet OutreMonde. Pas celui admis par la masse beuglante. Et pour se faire, il ne descend pas dans la rue. Il ne se joint pas au cortège. Il reste dans sa chambre avec ses semblables ou dans les asiles d’aliénés «ces réceptacles de Magie Noire, conscients et prémédités»2 pour reprendre la formule consacrée d’Antonin Artaud.

Et s’il n’est pas certain que le Geek, flirte avec la folie, ce qu’il y a de sûr c’est qu’il puise bien son énergie dans l’OutreMonde et ce pour changer subtilement mais radicalement le nôtre. Opérant la plus grosse révolution silencieuse jamais effectuée. Sans CRS, sans matraquage, slogans ni caillassage,. Car c’est le propre du fou de réinterroger la nature de la réalité et de vouloir la modeler à se guise.

 

Mais alors, si le Geek ne se reconnaît pas à son apparence, si le terme est né d’une insulte, où sont les Geek ? Qui sont-il réellement? Car il doit bien y en avoir quelque part, puisqu’on dit qu’ils sont partout. Ou bien se peut-il que le Geek n’ait jamais existé et ne soit au fond qu’une chimère ? Pour le savoir, peut-être conviendrait-il de remonter à la source et retrouver des « Original Geek » comme on chercherait des « Original Punk » ou des « Original Queer ».
Car il y a cette similitude entre le Geek et le Queer des origines dans leur apparente banalité et leur capacité à se fondre au monde extérieur. En effet, Burrough ou Ginsberg n’avaient pas besoin de manifester ouvertement leurs orientations sexuelles pour être Queer. Le décalage entre leurs mœurs et leurs apparence de «Monsieur tout le monde» les rendant certainement plus «bizarres», «étranges» voir «malsains» (selon l’appréciation du mot Queer) que la scène qui se revendique, avec panache, comme telle aujourd’hui. Car si le Geek aujourd’hui ose se revendiquer, se proclamer, s’exposer et qu’il est fier de sa condition de présupposé «dingo» social, il n’en a pas toujours été ainsi. Loin s’en faut, bien au contraire. Ceux qui se sont vus affublés de ce terme dans les années 80 – alors qu’ils n’avaient rien demandé – ne le savent que trop bien. Raison pour laquelle ils ne se définissaient et ne se reconnaissaient pas encore eux-mêmes comme Geek.

 

Pendant de nombreuses années, les Geeks de la première heure sont restés discrets sur le fait qu’ils passaient plus de temps à jouer aux jeux de rôles pendant leur adolescence, qu’à suivre les cours assis sur les bancs des écoles. Discret sur le fait qu’ils passaient leurs nuits à se nourrir exclusivement de films d’horreurs, à lire des centaines de pages de règles en anglais ou à écrire des scénarios remplis de trolls, d’orcs et de gobelins.

Discret sur le fait qu’ils passaient des heures à essayer de faire bouger des carrés sans aucun autre objectif que de faire bouger un carré, en écrivant laborieusement quelques lignes de codes en langage Basic. Discret sur les heures qu’ils ont passé à jouer aux premiers jeux vidéos, à lire des BD, de la Fantasy et de la SF ou les histoire cauchemardesque de d’H.P Lovecraft (sans se soucier d’ailleurs le moins du monde des convictions douteuses de l’auteur).

Discret sur leur tentation à expérimenter la magie, la tarologie, les drogues et à regarder des dessins animés au delà de la limite d’âge socialement admise alors.
Autant de choses, que le stigmatisé Geek évitait scrupuleusement de revendiquer alors et ce pour quatre raisons fondamentales.

 

La première de ces raisons est qu’à l’origine peu de gens étaient en mesure de comprendre ses obsessions. De comprendre son monde et sa langue totalement ésotérique pour un non initié. Que ce problème de communication pouvait l’exclure de facto du groupe et nuisait à sa socialisation.

Du moins si le Geek n’avait pas la présence d’esprit de masquer ses centres d’intérêt pour s’intégrer, comme il pouvait, au monde dit « normal ». C’est d’ailleurs cette attitude qui sépare le Geek du Nerd qui au final – malgré le fait qu’il soit admis que le deuxième est plus porté sur les math et l’informatique – sont les deux faces d’un même Janus Bifrons. Cette attitude qui fait que le Nerd, à la différence du Geek, reste encore aujourd’hui dans l’imagination populaire, le NoLife absolu. L’Otaku définitivement et ouvertement inadapté et déconnecté du monde profane.

 

La deuxième raison réside dans le fait que les médias – loin d’être conciliant avec le Geek – n’avaient de cesse de pointer sa psychopathologie potentielle. Stigmatiser son profile asocial et autistique. De souligner, à gros traits, la dangerosité des jeux immersifs et de simulation que l’on présuppose à tort déconnecter de la réalité. Ce alors qu’au contraire ils permettent de négocier avec le réel. De pointer l’approche sataniste et païenne du Geek qui – par curiosité malsaine – bafouait les grandes religions monothéistes en allant expurger de vieilles croyances polythéistes ou totalement issues du fruit de l’imaginaire (cf. le Mythe de Chtulhu popularisé par l’œuvre d’H.P Lovecraft ou encore le Mythe de Melniboné dérivé du Cycle D’Elric de Michael Moorcock). Tout cet ensemble, entre autre, favorisant le fait que le Geek soit perçu comme un dangereux sociopathe et psychopathe en puissance.

 

Enfin, beaucoup trop décalées et incomprises, les monomanies des Geek – plus apparentées à des bouffées délirantes et à des rêves éveillés persistant – s’avéraient totalement improductives à séduire les filles.
Une des raisons possibles qui faisait que la gente féminine était alors extrêmement rares dans le milieu. Excepté quelques jeunes sorcières inconscientes et téméraires jugées potentiellement nymphomanes pour s’aventurer seules dans cet univers d’adolescents envahis pas des fantasmes en tous genres. Ces monomanies qui faisaient du Geek un être à part, tout juste bon à se rêver lors de parties de jeu de rôle. Et à se masturber ensuite dans son oreiller en stimulant son excitation sur les fesses rebondies d’elfes peintes par Larry Elmore ou les plantureuses odalisques, callipyges et sauvages, de Frank Frazetta.

Qui plus est, toute la sexologie qui peuple l’imaginaire du Geek étant faite d’héroïne vêtues de cat suite en Latex, de combinaisons moulantes ou de femmes topless attachées à des colonnes de pierres et sauvées virilement par des barbares suintant – mesurant au moins deux mètres pour 165 kg de muscles – annonçait déjà un ensemble de déviances sexuelles potentielles.
Des déviances propices – et à juste cause – à refroidir les jeunes adolescentes d’alors qui cherchaient à progresser normalement dans la découverte de leurs zones érogènes. Mis à part les quelques Bene Gesserit nymphomanes mentionnées plus avant. Ces magiciennes antiques qui, elles, semblaient au contraire ravies d’être les déesses partageant les nuits fantasques et platoniques de toute une cours d’adolescents maladivement en rut et délaissés par la société.

 

Plaisanterie mis à part et plus vraisemblablement, si les filles ne s’intéressaient que très rarement aux imaginaires Geek, c’est que l’éducation encore très à cheval sur les questions de genres faisait que les filles ne jouaient pas aux jeux de garçons et les garçons ne jouaient pas aux jeux des filles. Ce, même si de nombreuses filles regardaient avec grand intérêt Goldorak et que les garçons suivaient Candy sans en faire la promotion. Tout le monde se retrouvant devant Albator puisque la substance androgyne véhiculée par cet anime remarquable, mettait tout le monde d’accord.

LE GEEK OU LE TRIOMPHE DU CORPS OBSESSIONNEL

Enfin, le dernier point qui forçait la discrétion – et que toute personne qui ne correspond pas à la norme établie par le dictat patriarcal de nos sociétés dites modernes a expérimenté un jour – c’est qu’il se trouvera toujours un donneur d’ordre pour balancer des tartes dans la gueule à qui ne fonctionne pas comme la société l’impose. Ainsi, au même titre que les Queer, les Gays, les Trans, les Punk, les Nègres ou les Pédés, les Geeks n’échappaient pas à la règle.
Une réalité qui elle aussi est d’ailleurs régulièrement exprimée dans Big Bang Théorie.

 

Ainsi donc, il est très récent que les Geeks des origines osent se revendiquer comme tel, alors qu’ils avoisinent aujourd’hui la cinquantaine. Et en cela ils ont été aidés, et il faut les remercier, par les nouvelles générations de Geeks beaucoup plus décomplexées sur la question et qui leur ont permis de comprendre qu’il n’y avait aucune honte à assumer ce qu’ils étaient. Voir qu’il pouvait en être fier.

 

En résumé, cette approche obsessionnelle des choses a fait du Geek un être étrange. Mais ce qui le rend plus étrange encore c’est que le Geek est un fétichiste plus qu’un simple collectionneur. Ce, même s’il peut être les deux à la fois. Aussi, ce qui renforce la psychologie excentrique du Geek c’est avec quelle maniaquerie il lui sera plus important de posséder le N°1 de la revue Casus Belli, le N°04 de la revue Jeux et stratégie (où se trouvait le Board Game Le Château des Sortilèges ). Ou encore de posséder les 30 premiers numéros des revues Strange ou Nova, voir uniquement la revue Strange N°1.

Ou encore, qu’il lui sera plus important d’aligner les 4 versions de Blade Runner, ou de savoir qu’il a possédé un ZX81 ou un Apple 2IIc, plutôt que d’acquérir, de façon quasi compulsive, l’ensemble des produits dérivés de l’univers Star Wars, ce qui le réduirait au statut de simple fan.

Car le Geek confère une dimension magique aux choses. Des choses qui agissent sur lui comme des artefacts de puissance et qui définissent la place où il se situe dans l’histoire de l’humanité et confirment son existence entre le monde d’ici et celui d’ailleurs. Au delà de nul part. De ces artefacts, le Geek puise sa capacité de se confronter au monde.

Voilà pourquoi il ne suffit pas d’être un bon fan de Star Wars ou de Dragon Ball Z pour être simplement considéré comme un Geek. Il y a des fans et des collectionneurs partout et dans tous les domaines. Aussi, si dans tout Geek sommeille un fan et un collectionneur potentiel l’inverse n’en est pas vrai pour autant.

 

On notera, lorsque l’on parle de Geeks originels, que l’erreur serait de réduire l’idée à un conflit générationnel. Absolument pas, bien au contraire. Quelques soient les générations, les Geeks semblent toujours se reconnaître. Faire fi de leur écart d’âge pour s’immerger ensemble dans leurs imaginaires communs. Ainsi, la question de l’Original Geek ne renvoie pas à une question de génération mais bien plus à la pureté des intentions initiales. Des intentions initiales qui, comme pour toute chose, sont beaucoup plus difficiles à définir lorsqu’elles se normalisent et s’institutionnalisent. Comme tous ces quinquas qui se découvrent Geeks sur le tard alors qu’ils n’ont jamais eu jusqu’alors l’esprit d’aventure et qu’ils étaient les premiers à railler et à distribuer les baffes en leur temps.
Une réalité d’autant plus vraie aujourd’hui que la sphère des Original Geeks s’est même plus largement et savamment étendue. Ce grâce à la démocratisation de sa culture, il faut bien sûr le reconnaître, mais aussi et surtout grâce à l’arrivée massive de la Japan Mania et des Mangas sur le marcher de l’imaginaire. Une arrivée qui a donné à un univers jusqu’alors profondément anglo-saxon, un second souffle et un pendant asiatique ayant permis d’éclater encore plus la sphère des possibles. Et cela pour le plus grand plaisir des Geeks. Les anciens comme les modernes.

LE GEEK OU LE TRIOMPHE DU CORPS OBSESSIONNEL

Le Japon qui a réussi en trois décennies à rivaliser avec les Etats-Unis et doit être aujourd’hui le plus gros pourvoyeur de Geeks de la planète. Les japonais, eux aussi et peut-être même plus que les autres, attachés à la futilité et à l’infantilisation profonde et quasi métaphysique. Les japonais, comme les anglo-saxons, n’ayant plus peur de rester d’éternels enfants et de préserver leur imaginaire en résistant à la corruption de la nécessité imposée par un système sociétal abscons. Un lien fort qui relie Est et Ouest et que Hayao Miyazaki a définitivement scellé en adaptant les contes de Terremer de Ursula Le Guin. Car le Geek est un «nomade psychique» pour reprendre la formule chère à Hakim Bey3. En cela il se moque des frontières géopolitiques, sont esprit voyageant à travers les mondes, régis par d’autres lois, d’autres règles, d’autres codes.
Ainsi, un des moyens de reconnaître la présence d’un Geeks Originel, c’est lorsque le conflit qui sépare Mac de PC, Nikon de Canon, Marvel de DC, Superman de Batman devient plus fondamental à son existence que le conflit qui sépare la droite de la gauche. De la même façon que les Punks seraient plus attachés au conflit qui sépare les Clash des Sex Pistols ou pour le rocker plus attaché à ce qui sépare les Beatles des Stones ou pour d’autres encore Prince de Michael Jackson.

Car l’esprit Original Geek, comme pour le Punk, n’est pas celui d’un Hippie ou d’un Bisounours. Il n’est pas un relativiste qui se contenterait du fait que tout vaudrait tout et que la vie serait parfaite en l’état. Comme tout obsessionnel et fétichiste, il est un élitiste exigent qui hiérarchise. Il est un puriste qui pinaille. En d’autres langues et d’autres tons on dirait un casse-couille. Pour qui fuir la réalité ne se discute pas mais est une nécessité impérieuse dont il fera le centre de son existence. Pour qui fuir la réalité revient à saisir la réalité. Pour qui, de facto, un chat doit être un chat même si selon certaines lois de la physique quantique et de la manipulation génétique il serait affublé d’une tête de licorne. Car le Geek a fait de l’imaginaire plus qu’un passe temps pour détendre ses fins de semaines. Il en a fait une religion.

Et cette religion il la pratiquera en s’immergeant plus que de raison en parallèle de sa morne vie lambda. Soit en faisant de l’immersion et de la découverte compulsive de nouveautés sa vie même. Quoi qu’il en soit cette immersion sera son idiosyncrasie. Sa névrose et son totalitarisme à la limite du ridicule.

En cela, Big Bang Theory vise encore juste en dépeignant les interactions sociales complexes de ces Geeks handicapés dans leur rapport au monde. Plus juste encore lorsque la série parvient à imposer Sheldon Cooper comme la figure définitive et quasi christique du Geek et du Nerd réuni. Une figure qui n’est pas sans rappeler celle de Johnny Rotten. Car tout Geek a un Sheldon Cooper blotti dans son fort intérieur. Ce pulsionnel, obsessionnel et compulsif, qui ne plaisante que très difficilement avec l’ordre et la nature des choses.

 

Donc, le drame de cette pathologie obsessionnelle et immersive fait que le Geek ne peut se contenter de fuir le réel. Le Geek est un handicapé du réel et c’est précisément comme cela qu’il a pris pouvoir sur le monde. Car cette idée de se contenter seulement de le rêver ne lui suffit pas. À un moment où à un autre, il n’a d’autre choix que de viser à le transformer. Il va chercher à ce que son monde contamine et imprègne la réalité en prenant corps. Mettre son corps en conformité pro-active et pas juste son imaginaire. Vivre son monde en « Grandeur Nature ». Seul façon pour lui de confirmer qu’il n’est pas totalement fou mais que ce sont bel et bien les autres qui le sont. Soit par l’art, soit par la science, soit par la création d’entreprise, soit par la croyance, soit par la collection et l’archivage, soit par le fait de passer le plus de temps possible à gambader dans les bois, déguisé en guerrier ou en samouraï, peu importe les moyens. Car le Geek est un addictif. Un toxicomane de l’imaginaire comme les Punks se shootaient au speed où à l’héroïne.

Car sans doute le Geek est doté d’un profile psychique particulier qui fait de lui un être souvent borderline. Il serait peut-être faux de le nier, même quand celui-ci est parfaitement intégré socialement. Hypomaniac, syndrome d’asperger, zèbre, obsessionnel compulsif, bipolaire, mélancolique, tels sont quelques-uns des profils courants qu’un psychanalyste serait sans doute à même de définir hâtivement dans le royaume des Geeks.

Mais c’est aussi pour cette raison que ces derniers sont parvenus, en une petite cinquantaine, d’années à prendre totalement le pouvoir. Qu’ils sont parvenus à passer de parias de la sous-culture, raillés par la culture officielle et bourgeoise engluée dans la certitude de son patrimoine classique, jusqu’au sommet de la pyramide de ceux qui créent les tendances et façonnent nos imaginaires vers le monde de demain.

 

Ceux qui aujourd’hui ramassent les millions en créant des start-up et des applications improbables (Marc Zuckerberg via Facebook ; Elon Musk via Paypal, Space X, Tesla Motors, ou l’Hyperloop). Des ordinateurs individuels surpuissants (Steve Jobs, Bill Gates, Paul Allen, Steve Wozniak). Des systèmes qui ont révolutionnés nos vies (Cf. Richard Stallman, inventeur d’internet). Des franchises de jeux vidéos qui rivalisent et détrônent les plus gros blockbusters du cinéma (Wii Sports : plus de 82 millions de ventes ; Minecraft 70 : millions de ventes ; GTA 5 : 60 millions de ventes). Ils sont aussi ceux qui imposent au travers des séries télé une nouvel approche de la narration fragilisant le format cinématographique (Game Of Thrones, Walking Dead, Dardeville…). Ceux qui développent des imprimantes 3D et la production autonome (FabLab). Ceux qui rêvent d’immortalité et qui modélisent des corps bio-technologiques, la colonisation de Mars et le terra-formage de planètes.

Les Geeks qui favorisent l’arrivée des robots humanoïdes (Iroshi Ishiguro de l’université d’Osaka, Mark Pauline de Survival Research), des machines intelligentes, des modifications corporelles hors normes.

Les Geeks, à l’aise avec le flux informationnel, le cyber activisme et les pirateries internet en tout genre (cf. Gottfrid Svartholm, Frednik Neij, Peter Sunde cofondateur de Pirates Bay ; Kevin Mitnik dit Le Condor ).

Ceux qui ont contribué à créer le Dark Net ou encore le cybermilitantisme d’Anonymous (né au cœur du réseau «imageboards») et ont pratiqué les plus gros casses sans même quitter le fauteuil de leur bureau (Kim Schmitz, Megaupload, Kelvin Poulsen, Julian Assange).

Les Geeks qui rêvent de Singularité, de Post-humanité ou de Trans-humanité (cf. le futurologue Ray Kurzweil).

Les Geeks qui ont migré vers le Queer. Qui font exploser les codes du genre et propagent les nouvelles normes au travers des séries télé (Cf. les sœurs Wachowski avec Matrix et Sense 8 ou encore la série Orphan Black…)

Et bien évidemment tous ces anciens rôlistes qui conditionnent nos imaginaires en faisant des films (Georges Lukas, Steven Spilberg, Tarentino, Sam Raimi, Peter Jackson, Robin Williams, Matt Groenig…), de la musique (Metalica, Gwar, Tom Morello, Dream Warriors…), des scenario, des livres…mais nous arrêterons là car la liste est si longue.

 

Nous prendrons ici un instant pour souligner que les prospectives, visées par ces Geeks investisseurs et novateurs, n’ont pas pour fonction de transformer le monde par de simples avancées sociales. L’idée étant, plutôt, d’opérer des changements radicaux de paradigmes et des modifications profondes en terme énergétique, de vitesse, de mobilité, d’hyper-connexion.
Ainsi, si nous revenons sur le cas d’Elon Musk, il est important de garder à l’esprit que s’il a flirté avec la faillite pour sortir sa fameuse Tesla, ce n’est pas uniquement dans la perspective d’opérer une révolution énergétique à visée spéculative et commerciale. En réalité, l’objet est bien une révolution énergétique mondiale à des fins de déstabilisation purement géopolitique. En finir avec à la pétro-finance et du même coup faire s’effondrer les pays du Golfe et ainsi éradiquer le terrorisme Wahhabite ou Sallafiste dont ils sont les grands responsables4.
De la même façon, son objectif de débuter la colonisation de Mars en 2025 intègre l’idée de reposer sur de nouveaux concepts politiques, notamment sur les questions de droit et de démocratie directe, quelque peu différents de ceux appliqués aujourd’hui par les terriens5.

Encore, il est facile de concevoir que la réalisation du rêve d’enfant de Larry Page, de faire voler des voitures dans les prochaines années, va considérablement modifier notre rapport au déplacement6.
Les Geeks ont donc bel et bien pris le pouvoir, faisant de l’OutreMonde – et de ce qui n’était alors qu’un rêve pour adolescents attardés – notre futur monde possible et les fantaisies qui égaillent notre quotidien.

Un monde, où le Geek en est forcément le roi secret puisque c’est son monde qu’il modélise et nous donne chaque jour à vivre un peu plus. Celui qu’il habite depuis sa plus tendre enfance. Un monde qu’il rend réel et dont il commence déjà à contrôler les finances et le devenir. Car, tout comme les premiers Punk, les premiers Queer de la Beat Generation ou du sérail d’Andy Warhol, «si tu veux que le monde corresponde à tes idées, change le. Moque toi des règles et des convenances et : Do It Yourself».

«Fais le toi même», dans ta cave, dans ton salon, dans ton grenier «fais le toi-même». Écris tes scénarios, invente tes jeux, crée ton ordinateur personnel, tes costumes, dessine tes personnages, invente tes propres avatars, élabore tes propres théories, crée ta propre religion et ta propre mythologie. Maîtrise toute la chaine de production, du produit jusqu’à la vente directe auprès des fans, en évitant le plus possible de passer par un tiers institutionnalisé qui risque de corrompre ton imaginaire et de t’étouffer. Commercialise et vampirise en arrosant la planète entière. Seul moyen de le transformer en préservant un tant soi peu l’intention initiale.

Un triomphe incontournable et incontestable du corps obsessionnel qui a littéralement envahi nos foyers et notre quotidien, d’Internet, à facebook, de l’ordinateur individuel, au smart phone, des jeux vidéo aux séries télés. Une réalité conçue pour durée si le Geek reste vigilent à ne pas se faire déposséder. À ne pas trop vendre de Marvel à d’autres Walt Disney À ne pas corrompre sa liberté par le pouvoir enjôleur de l’argent. À ne pas finir lui aussi par se normaliser ou trop se singer lui même par compromission, en prostituant l’OutreMonde. La maladie de l’époque qui guette tout rêveur.

LE GEEK OU LE TRIOMPHE DU CORPS OBSESSIONNEL

En somme, s’il continue à préserver sa part d’action discrète et à cultiver sa folie anonyme d’inventeur et de producteur d’imaginaire. Tel le membre initié d’une confrérie de démiurges Atréides. Kwisatz Haderach infiltré de façon virale au cœur même du système du monde normalisé.

 

  1. Pierre Pevel «Le Paris des Merveilles – Tome 1 “les enchantements d’Ambremer”». Ed. Bragelone. Paris. 2015.
  2. Antonin Artaud «Aliénation et Magie Noire» in. Artaud Le Momo, Ed. Bordas, Paris. 1047.
  3. Akim Bey «TAZ – Zone d’Autonomie Temporaire» Ed. L’Éclat. Paris. 1997
  4. http://www.ulyces.co/joshua-davis/comment-elon-musk-a-sauve-tesla-de-la-faillite-pour-en-faire-le-constructeur-automobile-du-futur-1
  5. http://www.numerama.com/sciences/174262-ia-despotique-democratie-directe-sur-mars-cyborgs-les-craintes-et-espoirs-delon-musk.html
  6. http://www.sciencesetavenir.fr/high-tech/transports/20160610.OBS2271/google-larry-page-investit-secretement-dans-les-voitures-volantes-avec-zee-aero.html