J’étais un loup-garou adolescent

Nathalie Gauthard

I was a teenage werewolf, The Cramps

À l’élysée-Montmartre, dans cette salle à taille humaine, les concerts sont des partages intimes. La communion punk-rock est là : la bière à la main, la rage dans les veines. C’est le désir, en l’espace d’une ou deux heures de concert, de s’affranchir d’une société normée et oppressante, du monde du dehors. L’explosion sonore, la distorsion des guitares, les éclats de voix, les rythmes de la batterie sont un hymne à la révolte. Les guitares suintent un son sourd et lancinant, hypnotique. Deux ou trois accords. Une véritable symphonie pour guitares claquantes et saturées, un cocktail enivrant de Punk-rock, Rockabilly et Garage saupoudré de psychédélisme. Tout le son des Cramps est là, mais pas seulement. The Cramps, c’est toute la sous-culture américaine faite chaire : des créatures hybrides, sexy ou monstrueuses échappées des «B movies», des films à pas chers foisonnant d’inventivité à l’esthétique baroque voire grotesque. Cette galaxie délirante et déjantée s’incarne en Lux Interior, chanteur survolté aux tenues moulantes et talons aiguilles et en sa compagne Poison Ivy, la guitariste en bas-résille et bikinis à paillettes. Les tenues extravagantes (ou le peu de tenues parfois), le mélange du masculin et du féminin, les références aux pratiques fétichistes, l’hyper sexualisation des corps, sont une ode à l’anti-conformisme, une incitation à la transgression, à l’émancipation sexuelle. La pantomime déchaînée de Lux Interior en contrepoint de la mine renfrognée de Poison Ivy renforce la théâtralité de ces tours de scène.
Lux interior en combinaison noire moulante et talons aiguilles saute sur les enceintes, lèche son micro, aboie, éructe, glousse, soupire. Poison Ivy en guêpière noire à franges, reste impassible, mâche son chewing-gum et lance parfois en direction de Lux quelques regards complices. Pour cette tournée, elle a changé de look : la longue chevelure frisée façon country des dernières années a laissé place à la frange et cheveux raides façon Betty Page version rousse. Dans ce concert de l’élysée Montmartre, il y a deux nouveaux venus, le bassiste androgyne Slim Chance et le nouveau batteur Nickey Alexander. Quand, je les avais vu au Bataclan l’année précédente, Nick Knox, batteur des Cramps depuis 1977 (le groupe a été fondé en 1976 à New-York) était encore là avec la renversante bassiste Candy Del Mar, un sosie de Vara, le personnage central du film culte de Russ Mayer, Faster Pussycat Kill Kill, incarnée par la très pulpeuse et très charismatique Tura Satana. Le concert tient ses promesses, même si tous les anciens morceaux ne sont pas au rendez-vous, excepté Human Fly (1977) et la reprise hystérique du Surfin’Bird (1977 également) des Trashmen joué en rappel.

Dans les coulisses, Poison Ivy me dévisage longuement et finit par interpeller mon amie Madison – l’américaine avec qui je partage l’interview et qui me sert d’interprète – pour lui dire avec un grand sourire que je ressemble beaucoup à leur ancienne bassiste, Jennifer «Fur» Dixon, celle de 1986. Ce n’est pas tant la ressemblance physique mais surtout le look, d’autant qu’à l’époque j’ai de longs cheveux rouges, comme l’ancienne bassiste, et la dégaine à l’avenant. Je prends la comparaison et la ressemblance comme un compliment. Le tonitruant Lux Interior, une fois le show terminé, paraît calme, tranquille. Nous sommes tous alignés dans un canapé cosy. Quelques questions sur les derniers morceaux de la tournée, leurs influences, l’esthétique transgenre et fétichiste de l’époque, leurs projets, suivi d’une mini séance photo et la rencontre prend fin, le tout est publié dans le fanzine New Wave, la référence incontournable dans l’univers punk-rock et underground de cette époque.

Le punk déjanté des Cramps a été un bol d’air pour une jeunesse à la marge, une référence et une inspiration. Eux qui chantaient dans les années 80 I was a teenage werewolf, en référence au film de 1957 où le tout jeune héros interprété par Michael Landon – celui-là même de La petite maison dans la prairie – peinait à réprimer ses pulsions de loup-garou, ont laissé leur empreinte indélébile sur la jeunesse marginale et révoltée de cette époque, car reconnaissons-le d’emblée, loin des sirènes de la consommation effrénée, être un loup-garou adolescent était la seule réponse possible à cette société étouffante et beaucoup trop normée.

jaime hernandez
Jaime Hernandez
BB COYOTTE
BB Coyotte