Je ne suis pas punk.

Sand

Il y a mille choses qui font qu’on écrit un texte (ou pas). Un type croisé quelques jours avant, qui sort l’éternel : «mais vous, vous êtes quoi ?» avec un coup d’œil de bas en haut appuyé sur une allure «atypique».
Un article de «journal» gratuit du métro qui parle de la «mode» de l’automne en ânonnant un énième retour du «punk».
Une revue qui se veut «inqualifiable» mais qui veut quand même qualifier le «punk».

J’suis pas punk : ça doit faire un million de fois que je la dis, la crie ou l’écris cette phrase.
Et d’habitude quand j’ai rien à dire sur un sujet, je me tais.
Mais y’a toujours un petit malin pour ricaner en douce à propos de mes dreads, de mon crâne partiellement rasé ou de mes choix de vie.
Alors, toi, le petit malin qui ne voit ce que je suis que via certains attributs socialement assimilés au «punk», laisse-moi donc t’expliquer pourquoi je me veux «inqualifiable».

J’suis pas punk, quand un gars de mon âge (ou parfois plus jeune) s’approche de moi avec un ton condescendant ou au mieux complice et vient me confier que : avant, moi aussi, je m’habillais comme toi/ j’étais coiffé comme toi (rayer la mention inutile).
Parce que manifestement, ce qui ne semble pas évident d’entrée à cette personne, c’est que pour moi, ça ne concerne pas un éventuel «avant». Et que cet «avant» présenté comme de l’ordre du passage à l’acte (figeant un «avant» et donc un «après») pour moi, il n’existe pas (plus ? quand tu dépasses les 40 ans, c’est trop tard ?). Chacun, ses choix de vie, hein. J’ai pas à juger ce qui cristallise l’avant, de l’après d’une vie mais qu’on ne vienne pas calquer les siens sur moi.
De toute façon, un coup d’œil un peu rationnel suffit à s’en convaincre parce tout crâne partiellement rasé que j’affiche, point de crête je n’ai. Et si mes dreadlocks retombent parfois en arrière en se confondant vaguement avec une crête, elle n’existe que dans l’œil d’un observateur non-averti.
Parce que si il était averti, il verrait l’absence absolu de piercing, ô combien pourtant emblématiques, sur ma personne. Le piercing, ce truc inventé pour qu’en cas de baston, tu saches où viser. Faudrait être con pour en porter.

J’suis même pas punk, quand au petit matin, sur le «dancefloor» poussiéreux d’une free-party, le jeune crêteux qui gesticule à côté de moi, montre la croix qui barre mon bras en me demandant si c’est «la croix des bérus». Parce que dans la tribu des kakis qui tapent des pieds dans plusieurs kilos de son, «les bérus» c’est devenu autre chose que du «punk».
Et pourtant, si un jour on me demandait ce que j’ai vu de plus «punk» dans ma vie, je crois que ça serait cette image de teuf d’avant les lois : une clairière, un petit matin, deux petits gendarmes perdus devant les murs de son à chercher «un responsable» et ce DJ lumineux qui joue «la jeunesse emmerde le front national» sur des enceintes de plusieurs kilos avec une jeunesse d’à peine 20 ans, un énorme pétard planté dans la bouche en train de faire des fucks. oui, ça c’était «punk», mille fois plus que cette soirée dans cette ancienne boîte branchée, squattée à barcelone (par des crêteux français !).

Je ne suis pas punk quand je refuse une énième bière en expliquant que «si, si une petite bière, c’est bien de l’alcool» (en plus, j’ai pas de chien). Pis, même quand je buvais encore, avec toute la bonne volonté du monde pour me terminer en vomissant bien partout, le truc le plus systématique que je faisais c’était de taper sur les gens, pas de gerber.
Je n’suis pas punk quand j’écoute du Rap et que j’aime y entendre une rage qui m’a toujours servie de moteur et dont j’ai la sensation qu’elle s’est éteinte de partout. Je suis pas punk quand un type me file un ticket de métro alors que je cherche juste de la monnaie mais je lui prends quand même son ticket, hein.
J’suis pas punk quand c’est systématiquement à moi qu’on veut acheter ou vendre (c’est selon) de «la drogue» (n’importe laquelle ou toutes).
Chuis pas punk quand un juge m’impose de me marier pour ne pas perdre mes droits sur mes propres enfants (oui, on a des histoires compliquées dans la vie ^^) et que je choisis de le faire un 19 avril, parce que tant qu’à avoir un anniversaire de mariage autant que ce soit celui du «bicycle day» : le premier bad trip sous LSD de l’humanité !

SAND
PHOTOS : FAB CROBARD

De toute façon, je peux pas être punk, j’ai rien lu de ce qu’il faut lire pour l’être. Je connais rien des théoriciens, et je m’en fous un peu, en vrai ; même si je vois bien que les gens qui veulent m’en parler, sont toujours déçus et surpris.

Avec en passif, un canular à TF1 et une campagne électorale (représentative au-delà des 5% donc remboursée par le contribuable) dans «la capitale du champagne», les gens, ils se croient obligés de me parler de «société du spectacle». Mais moi, je théorise pas.
Quand TF1 vient tout seul se faire mettre, je vais quand même pas résister au plaisir de la niquer ?
Et quand je mène campagne municipale avec un punk à crête en tête d’une liste black-blanc-beur qui s’étale sur mes affiches si j’en mesure le potentiel médiatique et que je l’utilise c’est parce que je me bats vraiment pour ceux d’en bas, avec ceux d’en bas dans la solidarité de la merde. Y’a pas de spectacle là-dedans, juste la vérité d’une vie.
et puis, je n’ai jamais aimé les gens qui m’expliquent comment penser quand ils ne sont pas moi et je crois que c’est surtout la première raison qui fait que je ne suis pas punk. que je refuse cette idée de stéréotype dans laquelle on veut m’enfermer pour garder des routines de pensées toute faites et inadaptées à la richesse des diversités qui font l’humain.
Non, définitivement, je ne suis pas punk parce que l’être impliquerait trop dans les yeux d’autrui, dans ce qu’il attend que j’ai pu lire ou dans les discographies qu’il pense que je dois connaître par cœur.

Et puis, j’en connais des punks, je sais ce qu’est un punk. Je sais que ça dépasse de loin la façon de se coiffer ou de s’habiller pour investir des choix et des engagements de vie, je sais que ce n’est pas une façon de s’habiller mais une façon de penser.
Comme je sais que «mes punks» ne sont pas les mêmes que le «punk» dont m’affublent ceux à qui je dois répondre que : «je ne suis pas punk».
Et surtout, je crois qu’ils s’en foutent d’être punk ou pas.

Alors, non je suis pas punk, parce que cette *façon de penser* c’est justement de s’ouvrir tous les possibles. et aujourd’hui, dans la France du 21è siècle : «être punk», c’est surtout se fermer des possibles.

Sand, 15/10/2016