Les images de merde

LMG Névroplasticienne

«Je serai sale si cela me plait ;
J’aime à être sale, et je veux être sale.»

Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, 1847

Caca compact, diarrhée chronique, colique douloureuse, petites crottes rondes et collantes, fèces, colombins, selles ou excréments, les matières fécales correspondent aux résidus de la digestion et suscitent la répulsion, le dégoût. Associée aux gargouillis incontrôlables de l’estomac, aux gaz intestinaux et aux flatulences communément nommées «pets» ou «prouts», la merde n’est quasiment jamais admise en odeur de sainteté. Passées les toutes premières années de la vie, nous sommes éduqués pour apprendre à la retenir en disciplinant nos sphincters, puis à taire nos excréments, à les camoufler, entre fenêtre ouverte et désodorisant parfum muguet ou lavande. Si pour Rabelais, la merde était une matière étonnante et joyeuse, elle n’en fut pas moins considérée comme sale et infamante dans l’Antiquité, au Moyen Âge et dans toutes les époques qui ont suivi. Ainsi, les adulateurs et les flatteurs décrits dans «L’Enfer» de Dante sont condamnés à se noyer éternellement dans un «leuve de merde» ; pour Agrippa d’Aubigné, les excréments sont d’«immondes et noires ordures» symbolisant la perversion et la dissimulation , tandis que pour Valère Novarina la matière fécale est cycliquement pondue puis mastiquée par des étrumains, présences organiques générant et ingérant leurs propres étrons. Nous ne pouvons cependant pas ignorer que la merde – que l’on retrouve au cœur de nombreuses cosmogonies, croyances et traditions populaires – fut convoquée, notamment dans le domaine scientifique et médical, pour diagnostiquer certaines maladies et pour soigner des maux divers : «crotte séchée contre la chaude pisse, merde fraîche contre les morsures de vipère» ou encore «caca mélangé à de l’alcool pour stopper les addictions». Aujourd’hui encore, les matières fécales humaines sont utilisées à des fins médicales, parfois inattendues, comme par exemple à Leyde, aux PaysBas, avec l’étonnante Banque de donneurs d’excréments fondée en 2016. Ici, les selles sont collectées afin de faciliter les transplantations de matière fécale et soulager les patients qui souffrent d’infections chroniques des intestins.

L'INqualifiable - Les images de merde, LMG Névroplasticienne

 

Les vertus thérapeutiques de la merde ne suffisent pas à la rendre acceptable: cette matière suscite en priorité le rire et la gêne, et elle est également utilisée dans de nombreuses expressions ou injures chargées de connotations dévalorisantes, renforçant l’aspect négatif de la chose : «travail de merde», «chercher la merde», «remuer la merde», «ne pas se prendre pour de la merde», «être dans la merde jusqu’au cou», «avoir de la merde dans les yeux», «oui ou merde ?». Résolument, la merde pue et est conspuée en retour. Dans ce contexte, elle demeure un véritable tabou, un interdit social qui répugne. De fait, les plaisirs liés à l’analité, en particulier à la manipulation de matières fécales, sont très souvent stigmatisés, réduits à ne concerner que des cas isolés, des personnes déviantes, voire complètement folles. Dans son Traité du fétichisme à l’usage des jeunes générations, Jean Streff nous rappelle pourtant «qu’il existe des fétichistes de tout », et précise que le voyeurisme et l’attirance pour les différents liquides corporels – larmes, sueur, urine, sang, matière fécale – sont des «classiques» vraiment très répandus. De même, Martin Monestier, auteur d’Histoire et bizarreries sociales des excréments, nous explique qu’en France, environ un demi-million de personnes se passionnent et travaillent directement ou indirectement à des activités qui touchent à l’excrémentiel. La merde constitue donc un sujet de préoccupation quotidien et universel qui concerne tout le monde puisque de fait, les artistes, «Les rois, les philosophes fientent, et les dames aussi».

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Entre Manzoni et sa Merde d’artiste en conserve, la Cloaca de Wim Delvoye capable de reconstituer des étrons humains, les peintures fécales de Jacques Lizène, les œuvres éphé- mères de la Sprinkle Brigade créées à partir de déjections canines, ou les autoportraits de David Nebreda recouvert de sa propre merde, les incursions fécales dans le domaine artistique sont bien plus nombreuses qu’on ne l’imagine. Les Images de merde, travail sériel initié en 2015, vise à créer des images à partir d’échantillons de matières fécales, prélevés et conservés en fonction de leurs teintes et textures. Le protocole de travail tout entier est répertorié dans des carnets datés et numérotés. En premier lieu, il s’agit de prélever des échantillons de selles directement dans la cuvette des WC à l’aide de petits outils chirurgicaux, de les placer en bocaux hermétiques transparents avec du diluant pour peintures, puis de laisser faire le temps . En second lieu, à partir de ces échantillons, une palette de couleurs est très régulièrement complétée, enrichie, modifiée. Les encres obtenues vont du noir (après avoir mangé du fer) jusqu’à des ocres clairs (les lendemains de grande ivresse) et sont alors appliquées au pinceau ou à la plume sur des contrecollés blancs. Dans chaque image un fragment de corps humain est représenté et associé à un animal coprophage : mouche, cafard, bousier, papillon, larve, lombric, limace, anguille ou escargot. Verges de velours, poumons de dentelles ou tétons brodés participent alors à cette transformation de l’abject et permettent de faire osciller le regard entre attirance et répulsion. Ainsi, ce travail plastique qui peut de prime abord sembler impur ou sale en raison du matériau employé, questionne les méandres, les cycles du processus créatif, et rend hommage à Artaud : «là où ça sent la merde, ça sent l’être» ; la mort : la vie.

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