Hommage à Jacques Noël (2/3)

Depuis le 1er octobre et que Jacques Noël s’est éteint, – mais… pas la flamme –, jamais la rue Git-le-Coeur n’aura autant mérité son nom. La flamme de nous tous, ses héritiers, réchauffés que nous avons étés par cette librairie incandescente : Un Regard Moderne s’est fermée, plutôt une page. A nous lecteurs, curieux, chercheurs, poètes, dessinateurs, rêveurs, utopistes, cinéphiles, écrivains, réalisateurs, musiciens, bibliophages, dilettantes éclairés, empêcheurs de tourner en rond… de la poursuivre… Entre caverne d’Ali baba, terrier d’Alice aux Pays des Merveilles, franchir la porte (de perception) d’Un Regard Moderne, égalait à traverser le miroir, du moins, générer une autre réflexion. Se faufiler comme un serpent dans le tortueux antre de Jacques, s’aventurer au hasard, lui poser une question et repartir avec un autre livre, voire comme il est arrivé à certains de mes amis, que Noël anticipe votre désir en vous soumettant un ouvrage dans un sourire silencieux. J’ai eu la chance de découvrir vers 1991 ou 1992, cette oasis discrètement cachée. Et la joie et la fierté d’y amener flyers et affiches de la première édition de l’Etrange Festival en 1993 – pour lequel j’étais bénévole, payée en projections. J’étais heureuse d’avoir une raison « officielle » pour aborder davantage le taiseux Jacques. Puis, chaque fois, que je passais par cette rue si marquée et en même temps dont la seule rémanence de la grande époque était Un Regard Moderne, je m’y arrêtais. Le Temps aussi. C’était comme un repère dans ce Pari(s) provisoirement gagné et plus ou moins perdu. Une boussole. Un lieu – comme dirait Poe – « Out of Space, Out of Time » que j’avais perdu de vue jusqu’à ce qu’un clément hasard nous réunisse à nouveau – géographiquement, mais pas seulement… La proximité de la salle du cinéma le Saint André des Arts, m’a permis de revoir Jacques Noel à une cadence plus soutenue. Mon premier long-métrage documentaire y était projeté mars-avril 2016. Je suis passée voir Jacques comme un parent et il a eu la générosité de mettre l’affiche d’Ex-TAZ sur son mur palimpseste, mieux : de se faire prendre en photo, preuve à l’appui. J’étais fière comme pas possible. Euphorique n’est pas un trop grand mot. Mon film parlant de l’underground parisien 1987-1994, des zones d’autonomie temporaire et des premières raves. Jacques eut la gentillesse et la curiosité de le visionner rapidement et le trouva intéressant, même si je sais que ce n’était pas du tout sa came musicalement. C’était généreux de sa part. Comme chaque projection était suivie d’un débat, souvent j’évoquais aux quelques spectateurs la proximité d’Un Regard et, parfois, mes invités s’y rendaient, avant ou après. Que ca soit Manu Casana, organisateur des premières raves dans notre aimable capitale – qui y colla un sticker de son collectif P.U.R.E (soit, Pure Underground Rave Energy) qui est encore sur la façade – ou Patrick Vidal, qui connaissait Jacques Noël depuis l’époque Marie et les Garçons, je crois. Quand j’étais démoralisée à l’idée du peu de public qui se trouverait (ou plutôt, ne se trouverait pas) dans la salle, je faisais une brève escale chez Jacques et il me remontait avec son doux sourire de sphinx ou une phrase sibylline : « Le monde est étrange ». Et je repartais, regonflée. La dernière fois que je passai devant sa boutique mercredi 28 septembre, en me voyant, il détala comme un chaton sauvage, bavarde que je suis, réservé qu’il était. Le fou rire l’emporta sur la vexation. Je l’avais vu une semaine auparavant et, cherchant un cadeau pour ma moitié, j’avais trouvé un exemplaire de la revue anglaise The Idler. Je me suis rendue compte du message caché qu’elle contenait, en la regardant à nouveau le 1er octobre. Comme dirait l’autre (Rimbaud) ca ne veut pas rien dire ?
Xanaé Bove – 23 octobre 2016

Karim Bachiri
Hommage à Jacques Noël

Jacques l’intempestif. Jacques Noël a été incinéré hier. Il y avait un grand soleil dans le ciel bleu. Et beaucoup de monde. Depuis l’annonce de sa mort, samedi dernier, les réseaux numériques qu’on dit sociaux ont diffusé de nombreux messages rendant hommage à «l’ami Jacques». Certains sont d’ailleurs très émouvants. Il n’y a pas lieu de douter de la sincérité de ces témoignages, même lorsqu’ils sont écrits par des gens qui reconnaissent n’avoir jamais – ou presque jamais – mis les pieds dans sa librairie. C’est humain. Et c’est touchant. Vendredi, quelques heures avant sa disparition, je suis allé lui rendre visite au Regard Moderne. Comme à notre habitude, nous avons parlé. Par exemple, d’un article du dernier numéro d’ArtPress, qu’un ami nous avait signalé en ce même lieu quelques jours plus tôt. L’article, consacré aux «arts visuels issus du web», décrivait le Regard Moderne comme «exsangue», à la différence de plateformes en ligne en plein «essor». Nous avons évoqué aussi les salons de la microédition – comme disent les institutionnels – qui se tenaient en ce moment à Paris, drainant un public de vernissage peut-être plus que d’«amateurs» au sens où nous l’entendions. Et Jacques m’a alors confié que ce mois de septembre finissant avait été pour lui comme un deuxième mois d’août. Il n’avait vu presque personne. Nous en avons plaisanté, comme nous le faisions souvent, en guise d’exorcisme. Nous qui n’avions pas de téléphone mobile, nous aimions nous moquer – c’est humain – de tous ces gens tripotant compulsivement leurs smartphones dans la rue, ou passant une bonne partie de leurs journées sur Google, Facebook ou Amazon, et désertant la petite librairie de la rue Gît-le-Cœur. Il y a quelques mois, Jacques m’avait même dit, en esquissant un sourire : quand je mourrai, peut-être me rendront-ils hommage ! C’est humain. C’est touchant. Amateur de livres singuliers, je fréquente régulièrement certaines librairies que j’apprécie. Mais avec Jacques, c’était différent. Les autres, pour la plupart, font du prêt-à-porter. Lui, c’était de la haute couture. Du sur-mesure. Mais pas réservé par principe à une élite. Non, quiconque osait franchir le seuil de sa porte et poser une question un peu précise voyait cet homme vêtu de noir lui répondre avec soin en lui présentant les livres ou dessins susceptibles d’intéresser et de nourrir son intelligence aussi bien que sa sensibilité. Ce faisant, il incarnait l’esprit libertaire de l’avant-garde dans sa quintessence. Non seulement en raison de la qualité et de la diversité du fonds qu’il avait constitué, où les ouvrages anarchistes et d’avant-garde étaient en bonne place, mais, plus radicalement encore, parce qu’il mettait au cœur de sa pratique quotidienne la si belle et toujours vivante phrase de Lautréamont : «La poésie doit être faite par tous. Non par un.» (Poésies II) À rebours des dispositifs contemporains de domination qui visent à accroître la passivité des gens pour les réduire à la condition de consommateurs plus ou moins solvables, Jacques Noël était un grand passeur de ce qu’il estimait être le meilleur. En fertilisant leur regard – tant esthétique que théorique et critique –, il fut un initiateur hors pair pour bien des personnes qui ne l’oublieront pas de sitôt. Il est vrai que Jacques n’était guère affable avec les individus qu’il ne sentait pas, ceux qui voulaient faire les malins avec lui, ou qui reprenaient ad nauseam l’une des rengaines qu’il ne supportait plus : on se croirait chez Gaston Lagaffe !… Vous vous y retrouvez dans ce capharnaüm ?… Etc. Ceux-là, il les envoyait paître. Jacques avait son caractère. C’est humain.Mais les autres, et plus encore les fidèles – si rares ces dernières années–, Jacques se faisait un point d’honneur d’essayer de leur trouver la pièce sur mesure qui les comblerait. Pour ma part, j’ai eu l’insigne chance de le voir au moins une fois par semaine pendant plus de quinze ans, et à chaque rencontre il m’épatait en me présentant des choses nouvelles que, le plus souvent, je ne reposais pas. Même ces derniers mois, malgré les difficultés financières, il ne désarmait nullement, au contraire, et continuait de nous émerveiller par ses trouvailles. Nous sommes quelques-uns à pouvoir en témoigner. À propos de Jacques, le mot «vocation» n’est pas galvaudé. Veuillez m’excuser de ce cliché, mais il est mort sur scène, ou sur son navire. Jacques se plaisait à reprendre à son compte le quolibet dont l’avaient affublé certains cyniques : je suis un «ringard moderne» !… Je pense pouvoir dire sans le trahir qu’il détestait la plupart des aspects du monde néo-libéral qui s’est développé depuis la fin des années soixante-dix, en particulier tout ce qui touche aux technologies numériques, dominées par ceux que les Américains appellent les Big Four de l’Internet, et favorisant la standardisation des comportements. (N’oublions pas que le «World Wide Web» est apparu deux ans après la création du Regard Moderne…) Mais Jacques n’a jamais été un has been. Pas du tout. Il était bien plutôt «inactuel» ou «intempestif» au sens nietzschéen, c’est-à-dire de ce qui agit «contre le temps, donc sur le temps, et, espérons-le, au bénéfice d’un temps à venir». D’abord aux Yeux Fertiles, la librairie où il officiait dans les années soixante-dix et quatre-vingts, puis au Regard Moderne, Jacques a su inlassablement extraire les étranges et brûlantes beautés de ce monde. En les partageant, il en transmettait la flamme. Sa mort ne marque pas la fin de son influence. En ce point, peut-être touchait-il au surhumain. Il faut dire aussi que Jacques n’était pas seulement libraire. C’était un artiste ! Un Regard Moderne peut être envisagé comme un poème matérialisé ou une œuvre d’art évolutive, vingt-cinq ans durant. Et, surtout, Jacques a dessiné, en toute discrétion, pendant près d’un demi-siècle. Des dessins, souvent, d’une grande beauté. «X Dessins Graves, Négatifs, Entêtants, Rares, Enervants, Tendancieux», comme il me l’a écrit un jour. À ce propos, hommage soit rendu aux éditeurs de Nazi Knife (Jonas Delaborde, Hendrik Hegray, Stéphane Prigent), qui, depuis 2007, ont révélé quelques-uns de ses dessins dans leurs publications. Jacques était très heureux de cette reconnaissance tardive par de jeunes artistes dont il avait contribué à former le regard. Ceux-ci, en retour, ont joué un rôle important pour maintenir jusqu’au bout cet être intempestif dans un état d’émerveillement enfantin face à un monde pourtant de plus en plus standardisé. Marie, tu peux être fière de ton Jacques !
Xavier-Gilles Néret, le 6 octobre 2016

Jacques Noël
Petit carnet de dessins – autoédité
Jean-Marc Renault
Jacques Noël
Un Regard moderne
Vue depuis la rue, 3 octobre 2016