Hommage à Jacques Noël (3/3)

La meilleure librairie du monde était une librairie punk au fond de laquelle officiait Jacques Noël, passeur unique et indispensable de contre-cultures. L’état d’esprit, le détachement face aux contingences économiques, le souci de faire ce qui compte, ce qui vaut pour soi et de le partager, la résistance aux codes établis associée à une acuité fine devant les désordres du monde, l’acceptation de l’initiative authentique fut-elle naïve… tout cela caractérisait Jacques Noël, libraire.
Ce n’est pas le bordel sans nom qui semblait régner dans les lieux qui en faisait une librairie punk mais la richesse rare accumulée dans les piles de bouquins introuvables pour beaucoup, l’énergie des textes, des images, la rage contenue dans des livrets de quelques lignes ou des cahiers de peu d’images parfois exposés, souvent proposés par Jacques Noël.
Un Regard moderne était donc la plus belle librairie punk au monde. La plus belle librairie d’ailleurs. Sa beauté n’était pas celle du design issu du marketing du livre, elle n’était pas la mieux rangée au sens géométrique du terme mais elle offrait le plus beau fouillis culturel rassemblé par un humain.
Jacques Noël était le Facteur cheval de l’édition alternative, celle que l’on trouvait nulle part ailleurs, ou difficilement. Il a fait d’Un Regard moderne le Palais idéal de la production contre-culturelle, amassant années après années des créations produites de-ci de-là par des artistes inconnus, méconnus, (certains) reconnus, des ouvrages, fanzines, fascicules, opuscules, plaquettes, sérigraphies, albums improbables, inutiles, hors d’usages, précieux, irréguliers, secrets, bricolés, fignolés, insolents, irrespectueux, inattendus, surprenants, maladroits, aboutis, inventifs, répétitifs… qu’il assemblait les uns aux autres pour en faire cette caverne ouverte aux mondes. Car en entrant à Un Regard moderne, on franchissait une sorte de frontière qui nous conduisait de la vie réelle aux mondes imaginés. Les cloisons de livres étaient autant de portes d’un corridor où nous aurions accompagné Alice dans son pays des merveilles secrètes, troublantes ou interdites. L’INqualifiable

Jacques Noël s’est éteint la nuit dernière
Il était le libraire de la plus fabuleuse librairie du monde.
Il était une encyclopédie des contre-cultures.
Il a été un passeur de ces cultures, décloisonnant les catégories, croisant les arts, liant d’une manière ou d’une autre ceux qui passaient par chez lui, en proposant aux unes les bouquins des autres, dénichant des perles dans le monde entier qu’il enfilait sur d’autres perles introuvables jusqu’à faire toucher les livres au plafond, jusqu’à interdire d’entrer à plus de deux ou trois personnes tant les couloirs entre les piles de livres étaient devenus étroits. Et malgré tout, il trouvait toujours le bouquin auquel il pensait, il extrayait d’une pile un livre de photos improbables, une biographie inconnue, un fanzine disparu.
Hier encore, nous avons discuté un moment. Je suis reparti de la librairie avec deux sacs pesants. Les livres aujourd’hui sont plus lourds de la peine que j’ai de le savoir parti.
Philippe Liotard, 1er octobre 2016

El ultimo grito / dernier cri
Expo fête des morts 2016 / Iago Oaxaca

C’était la première fois que nous marchions ensemble dans les rues de Paris, ma compagne et moi. Nous allions voir Patti Smith en concert. Depuis le Parvis de Notre-Dame, nous avons traversé la Seine et avons atteint la Place Saint-Michel. À hauteur du numéro six un passage discret, vouté à deux arches, a attiré notre attention. Nous l’avons emprunté, descendant l’escalier de sept marches. Au bout de cette rue étroite, une inscription nous donna le nom de ce passage, la rue de lirondelle. L’orthographe fantaisiste est respectée. Nous débouchâmes sur la rue Gît-le-Coeur. Nous ne le savions pas encore, peut-être n’en étions nous simplement pas conscients, nous allions dès cette première marche dans Paname nous découvrir une affinité commune pour les imprévus des ruelles parisiennes. Une passion pour les découvertes inattendues qui ne nous a pas quittés. «Tiens», ai-je dit, apercevant la librairie nommée Un Regard Moderne au dix de la rue Gît-le-Coeur, «je connais ce lieu de réputation, un libraire sur les quais de la Seine m’a recommandé de venir ici, m’assurant que le choix de livres devrait me plaire». «Allons-y» me répondit ma compagne. Nous pénétrâmes dans la librairie. L’étroitesse du lieu nous frappa d’entrée. La première salle était remplie de livres, empilés du sol au plafond. Nous nous mîmes à parcourir les piles. Le libraire, Jacques Noël, nous laissait fureter. J’avais soudain de l’or et de la magie qui ruisselaient entre mes doigts. Des revues obscures, des fanzines malsains, des recueils de poésie à la macabre beauté, des recueils sur l’art des ossuaires, des livres d’arts plastiques décapants. Du beau vous dis-je. Du rare. Du dérangeant. De l’éblouissant. Ma compagne vit une sérigraphie de Niki de Saint Phalle publié en 1993. Des étoiles brillaient dans ses yeux. L’œuvre se nomme «Invitation à la Danse». Nous reposâmes nos trésors, saluâmes Jacques Noël et nous reprîmes notre route vers le concert de la prêtresse new-yorkaise. Quelques jours plus tard je revins dans la boutique avec l’idée d’offrir. La sérigraphie de Niki de Saint Phalle trône désormais dans notre chambre, au-dessus de la tête de ma femme. Patrice

Tapis de sol à partir de livres
Trouvés au Regard moderne

Être au bon endroit, au bon moment… L’univers comporte un champ infini de possibles et il arrive parfois qu’une agréable sorcière se penche sur notre sort. J’ai ainsi eu la chance d’habiter rue Git-le-Coeur lorsque Jacques Noël a investi le rez-de-chaussée du numéro 10 pour y installer sa caverne. C’était avant l’ère de l’Internet. Une époque où il fallait encore se donner un peu de mal pour accéder à l’information. On entendait parler de fanzines, de revues alternatives et de livres mythiques, ramenés de Londres ou de New York par des amis voyageurs, mais nous avions rarement l’occasion de les tenir entre nos mains, encore moins de nous en abreuver.
L’ouverture d’Un Regard Moderne a tout changé. Mondo 2000, BoingBoing, Future Sex, Juxtapoz, Raw Vision, les premiers bouquins de Feral House, les éditions thématiques de RE/Search, un véritable festin, intellectuel et créatif, s’offrait à nous. Bien plus que tout ce que j’aurais pu espérer ou imaginer, sous le regard discret et bienveillant de Jacques qui dirigeait discrètement le gamin que j’étais en direction de tel ou tel titre, au fur-et-à-mesure de l’envahissement de son lieu.
De quoi susciter une vocation et dans mon cas le combustible nécessaire pour lancer La Spirale dans sa première incarnation photocopiée, puis sur Internet. Avant que le projet ne revienne en 2004 au Regard Moderne sous la forme de Mutations pop & crash culture, une anthologie parue aux éditions du Rouergue, qui trônait sur le plateau central de la librairie. Sans conteste, l’une de mes plus grandes fiertés et le sentiment heureux de lui avoir rendu hommage.
Jacques vient de nous quitter, brusquement. Une nouvelle bien étrange. Avec lui, ce sont plusieurs pans de réalité qui s’évaporent. Il appartient désormais à chacun d’entre nous de poursuivre cette œuvre singulière de partage et de transmission, au travers de nos travaux, de nos films et de nos ouvrages. De conserver précieusement son souvenir et celui de la meilleure librairie au monde, celle qui m’a amené vers d’étonnants chemins de traverse où je me perds encore avec délice.
Laurent Courau, 6 novembre 2016

Je suis passé vendredi en fin d’après-midi [30 septembre] et il avait vraiment un coup de moins bien. Je lui ai proposé un médecin mais il n’en a pas voulu. Je lui proposé un anti-douleur, sa sciatique lui faisait très mal, et il a dit non aussi. J’avais peur que ce soit le coeur quand je suis parti. Il y avait encore deux personnes dont un familier qui voulait lui prendre le dernier Nazi Knife. Je suis parti plus tôt car il avait l’air vraiment fatigué et il m’a dit qu’il était désolé de son état. Depuis le temps que j’y allais, il m’avait tout simplement fait découvrir Pierre La Police, Al Columbia, Y5/P5, David Sandlin, Gary Panter, Le Dernier Cri, Oskar Sclemmer. Michel Diricq, 2 octobre 2016

J’ai connu Jacques Noël. Il m’achetait mes petits livres bricolés sur le coin de la table de la cuisine. Jacques Noël qui meurt : c’est la France qui meurt un peu plus. Jean-Pierre Blanpain

Repose en paix Jacques Noël. Ce curieux libraire pittoresque s’est éteint le 1er octobre 2016. La première fois que je suis passé au Regard Moderne, c’était en 2003, étant venu à Paris pour distribuer notre premier livre La Philosophie du Punk en passant directement dans certaines librairies. J’ai été ébahi par ce murs de livres dans un si petit espace. Pendant plusieurs années nous avons reçu ses lettres avec les cartes si originales des expo graphiques de la librairie. Je l’ai eu au téléphone la dernière fois le 7 juillet, il nous passait commande de notre récente sortie Histoire de Crass. Voici l’enveloppe de son dernier courrier à Rytrut :

Jacques Noël
Dessin inédit commencé en 1972 achevé en 2016