Hommage à Charles Gatewood, l’œil de l’underground

Philippe Liotard

«He was a sweet bad ass. Also fun to  photograph. He made some of the best photos of meever. Most too explicit for Facebook
Annie Sprinkle, Facebook, 29 avril 2016

Charles Gatewood s’est éteint le 28 avril 2016.
Le 12 juin 2016, cinquante personnes s’amusant en boîte de nuit ont été abattues parce qu’elles étaient homosexuelles.

 

Quel est le lien entre ces deux informations ?

 

Gatewood a documenté l’Amérique libertaire, des années 1970-80-90, l’Amérique du sexe joyeux,  celle du corps célébré dans le plaisir malgré la pesanteur puritaine, l’Amérique de la liberté de vivre, d’aimer, de jouir, celle du corps ludique, exploré, modifié…
Il a laissé des milliers de photos de corps non orthodoxes, iconoclastes, novateurs, pornographiques, difformes, facétieux… Il était là où s’est joué une bascule dans le rapport au corps des sociétés occidentales, dans le souterrain où se croisaient les pédés, les putes, les trans, les fétichistes, les punks de San Francisco ou Los Angeles, dans cet underground où sont nées les pratiques de piercing, où des artistes performers radicaux mettaient leur corps en scène, où des explorateurs expérimentaient les suspensions corporelles et à peu près tout ce qu’on peut imaginer faire sur un corps en vue de s’envoyer en l’air.
A Orlando, c’est une partie de ces corps qui ont été éliminés, des corps joyeux qui  affichaientleurs préférences sexuelles, des corps qui dansaient, s’aimaient, des corps festifs.
Tous les corps photographiés par Gatewood auraient pu être victimes de ce genre de massacre : cibles désignées uniquement pour la liberté, la vie et la joie qui les guidaient.

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

La mort de Charles Gatewood a rassemblé sur sa page Facebook des hommages de celles et ceux qui ont compté dans l’histoire contemporaine du corps modifié (Fakir Musafar, Jim Ward, Paul King…), de la performance corporelle (Anie Sprinkle, Ron Athey…) et bien d’autres.
Les photos qu’il a laissées sont parmi celles qui ont marqué cette histoire. En 1989, «Modern primitives» publié par RE/search diffuse à un public d’initiés des pratiques encore confidentielles qui vont – en moins de dix ans – se diffuser à l’ensemble du monde industriel.

Dans cette encyclopédie des pratiques de modifications contemporaines du corps (le piercing, notamment génital, les nouvelles orientations données au tatouage), Charles Gatewood signe quelques unes des photos les plus fortes et des personnalités les plus marquantes (Sailor Sid, Jim Ward…). Parmi elles, celle de Fakir Musafar réalisant une suspension en plein air dans le Wyoming est sans doute la plus connue. Elle s’affiche, pleine page dès la première page de «Modern Primitives» et met une claque à tous les lecteurs.

 

En travaillant pour Quasimodo au début des années 2000 (n°5,n°7) j’ai compilé ce que je trouvais sur Ron Athey ou Annie Sprinkle. Là encore, les photos de Gatewood n’étaient jamais loin. Joyeuses malgré des pratiques qui touchent au corps, au sexe, à la maladie…
Il y a deux ans, je recevais l’ouvrage de Jim Ward, retraçant sa propre histoire et celle de Gauntlet, la toute première boutique (sa boutique) de piercing ouverte au monde, à Los Angeles, en 1975. Là encore, Gatewood était présent avec des photos de la session de suspension et de pulling du Wyoming où Jim Ward assiste Fakir Musafar.
Et puis aussi celle d’Annie Sprinkle et de Fakir Musafar dont le visage et les sourires contrastent avec la violence que peut dégager les piercings portés par Fakir sur les seins et qu’Annie taquine, cette même image postée sur Facebook par Charles Gatewood lui-même en 2012 et que Fakir Musafar a relayée (toujours sur Facebook), le 18 juin 2016, jour même du bouclage de ce numéro zéro de L’INqualifiable, photo souvenir qu’un algorithme malicieux a fait surgir au moment où s’écrivait cet hommage.

 

Voici donc quelques photos en hommage à Charles Gatewood qui a traversé l’underground de l’Amérique secrète mais a aussi shooté les plus grands rockers (ici David Bowie, Bob Dylan, Johnny Winter, Jimmy Page…) comme les plus anonymes homos.

 

Intense remerciements à Annie Sprinkle, Fakir Musafar, Jim Ward, Ron Athey, Paul King et Eva Marie.
Particuliers remerciements à Efrain Gonzales pour les photos de Charles Gatewood qu’il a spécialement adressées à L’INqualifiable pour cet article.

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground
Photos d’Efrain Gonzales
Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Dernière photo de Charles Gatewood

postée par Annie Sprinkle sur Facebook, le 29 avril 2016

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Charles Gatewood, photographe photographié

Photos Efrain Gonzales

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Sailor Sid Diller
Tattoo Mike

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Ron Athey,

1992

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

David Bowie,

sous David Bowie et William S. Burroughs

Robert Allen Zimmerman, dit Bob Dylan

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Jimmy Page (Led Zeppelin)
et William S. Burroughs,

juin 1975

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Spider Webb
et Johnny Winter,

New York, 1979

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

The Flash,

fanzine photo

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Annie Sprinkle et Fakir Musafar,

1981

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Jim Ward et Fakir Musafar,

1981

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Annie Sprinkle,

1980

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Paul King,

2011

Skin & Ink,

2014

Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground
Charles Gatewood a continué à documenter les modifications
corporelles contemporaines, comme en atteste cette photo
de Marc BE Lu qu’il a postée le 1er mai 2015 sur son mur
Facebook avec le commentaire suivant :
«Marc BE Lu, the German body artist, visited my studio recently
and posed for this portrait. Some think Marc’s tattoos–
especially his black eyeballs–are revolutionary and gorgeous.
Others say he’s gone too far. What do you think?
»
Hommage à Charles Gatewood, l'œil de l'underground

Collage numérique,

Eva Marie, 2016