Galatée : la beauté stéréotypée

Kirkis Rrose

«Le corps : un volume à géométrie variable.»
France Borel1

Modifier son corps, le tatouer, le percer, l’implanter, le scarifier, l’opérer, peut se présenter comme une forme de travail plastique, artistique, du corps, ce dernier se faisant subjectile et supportant les différents ajouts ou soustractions, qui lui façonnent de nouveaux apparats.
Plastique, le corps modifié rentre ainsi dans le monde des arts, un monde qui le mettra sur le devant de la scène dans les années 60, à l’apogée du body art et des performances. Si le vif engouement est passé, les corps, eux, continuent de se modifier, un phénomène de masse qui prend de l’ampleur depuis une dizaine d’année, notamment au travers du tatouage.
Un rapprochement évident peut se faire entre le travail du corps et la sculpture : lorsque nous pensons à la sculpture, c’est d’emblée des images de statues classiques qui nous traversent l’esprit, que ce soit la Vénus de Milo ou le plus récent Penseur d’Auguste Rodin : des images humaines burinées comme le scalpel découperait les chairs.
Apparenté à la sculpture, le corps modifié peut donc s’ancrer dans le mythe de Pygmalion et Galatée : Pygmalion, célibataire, a sculpté dans de l’ivoire une femme à la beauté éblouissante dont il tomba amoureux. Si bien que le jour célébrant Vénus, il la pria de lui donner une femme semblable à son chef-d’oeuvre à la blancheur immaculée. Entendant sa requête, la déesse donna vie à la statue, et l’ivoire devint chair, la statue prenant vie et épousant Pygmalion, à qui elle donnera une fille, Paphos.
La réalisation des trois œuvres photographiques regroupées sous le nom de «série des Galatées» (Sans titre, Galatée percée, Galatée tatouée) est très fortement influencée par le mythe grec dont elle reprend le nom. De l’ivoire du mythe, reste la même couleur de teint, pour créer un lien frontal avec lui. Le corps devient alors sculpture, la chair se métamorphosant en ivoire, il devient Galatée.

 

C’est en réalité une Galatée prise au contre-pied puisque si originairement de statue elle devint femme, ici c’est en partant de la chair qu’elle se mue en statue minérale. Notons également un glissement du genre féminin au genre masculin, ce qui ne conduira pas à changer le nom de l’œuvre car les mythes sont inaltérables.
Mais pouvons-nous réellement considérer le corps comme une sculpture ? Pas exactement, ou du moins pas dans son état naturel. Avec Sans titre, le corps naturel, vierge de toute marque corporelle, paraît tel un matériau brut, n’ayant même pas le mérite de pouvoir être nommé. Considéré ainsi, le corps semble comme inabouti, dénué de tout intérêt esthétique ; il en perdrait presque son essence religieuse de création divine, ou plus rationnellement, de création de la nature. Il semble appeler la modification pour parfaire sa forme, pour s’extraire de la nature qui confond l’homme avec la bête, et le sculpter apparaît alors comme un ultime recours à l’acceptation esthétique de ce corps, comme un raffinement de la chair.

 

Qu’est-ce alors que sculpter le corps ? Deux possibilités de création, d’aboutissement du corps, sont proposées avec Galatée percée et Galatée tatouée, manifestées par la pratique du piercing et du tatouage, présentées ici par leur radicalité de forme qui se borne au visage, siège de l’identité.
Si dans Galatée percée, le piercing se présente en nombre, en métal et coloré en noir, c’est le tatouage, figuré par de la peinture noire, qui est mis en avant dans Galatée tatouée, s’inspirant des mokos traditionnels des maoris, hachurant littéralement la face blanche.

 

Paradoxalement, ces gestes qui consistent à modifier le corps et qui d’habitude sont perçus comme une atteinte à l’intégrité du corps, apparaissent dans cette série comme une étape indispensable à l’acceptation du corps comme acceptable et abouti : modifier le corps semble devenir la condition sine qua non pour pouvoir exister, pour pouvoir s’ancrer dans l’histoire, ici, celle d’un mythe.

Kirkis Rrose, Sans titre, 2015

Sans titre

2015. Corps, peinture acrylique blanche. Photographie numérique couleurs. 45 x 60 cm.

 

«Explicites ou implicites, les normes de la beauté existent. Elles permettent aux cultures de forger une identité dans un modèle1» : le tatouage et le piercing rentrent alors parfaitement dans cette quête d’un modèle de beauté, mêlant encres et métaux à son corps, l’homme ne se suffisant plus à lui-même pour atteindre ses idéaux.
En voulant créer un transfert du corps vers la mythologie sculpturale, les Galatées se tournent vers les procédés de Pierre et Gilles où le corps est sublimé tant par sa mise en scène que par les retouches plastiques apportées directement sur le support photographique. Le corps des modèles devient archétype d’une magnificence divine, esthétique stéréotypée où les visages sont harmonieux et les corps finement détaillés. Le mythe permet d’ancrer anthropologiquement des concepts, les abandonnant aux légendes ancestrales qui défient les lois du temps et de l’espace.
Les Galatées s’éloignent d’autant des aspirations d’ORLAN qui n’a eu de cesse de vouloir s’opposer à ces images de beautés calibrées, que ce soit en reprenant La Naissance de Vénus de Botticelli dans Naissance d’ORLAN sans coquille (1974), ou par ses chirurgies esthétiques et notamment sa pose d’implants sur le front afin de détourner les diktats de beauté féminine. Cette série officie à affirmer comme canon ce qui habituellement est perçu comme une déviance, une défiance des normes esthétiques stéréotypées.

Kirkis Rrose, Galatée percée, 2015

Galatée percée

2015. Corps, peinture acrylique blanche, métal. Photographie numérique couleurs. 45 x 60 cm

 

Modifier le corps c’est donc en quelque sorte faire dévier la norme esthétique vers une norme fixée par le corps lui-même, ne plus devenir beau dans le sens admis par la société, mais bien devenir beau pour soi. Paradoxalement, si les modifications corporelles peuvent faire écho à une certaine liberté rebelle de libre disposition du corps, elles sont néanmoins soumises à certains canons de beauté, des effets de mode imposés par une « communauté bodmod » et de laquelle on s’inspire. Et quand il s’agit d’aller à contre-courant de ces nouvelles « normes », n’est-ce pas finalement qu’agir en contradiction avec un étalon, et donc ne pas réellement réussir à s’en émanciper ?
Qu’on les suive ou qu’on s’en détourne, il semble inévitable que les modifications du corps suivent la ligne des diktats imposés par une pression sociale, celle de nouvelles normes proposée par une « communauté » et qui déplacent les premières, ou bien dans une ligne divergente qui dévient des deux premières.
La figure mythologique prend alors tout son sens, puisqu’elle ancre anthropologiquement un phénomène éminemment humain, elle le fige dans une figure d’ivoire stéréotypée.

Galatée tatouée

2015. Corps, peinture acrylique blanche et noire. Photographie numérique couleurs. 45 x 60 cm

 

  1. France Borel, Le Vêtement incarné : Les métamorphoses du corps. Paris, Éditions Calmann-Lévy, 1992, p. 53.