Fuck you style : le corps punk

Philippe Liotard

Fuck you : Allez vous faire foutre. Allez tous vous faire foutre.
No future : Votre futur n’est pas le nôtre. Nous ne voulons pas de votre avenir. De votre présent non plus. Encore moins de votre corps.

 

Le corps punk enclenche le mouvement.

Ensuite, tout s’enchaîne.

Vingt ans plus tôt, le rock avait exposé l’énergie débordante et sensuelle du corps secoué par la musique. Depuis Elvis pelvis Presley, on savait bien que la scène montrait quelque chose que les télévisions cachaient. La sensualité du chanteur, du batteur, du guitariste construisait une nouvelle masculinité au corps agité, secouant le micro ou l’instrument, un corps en osmose avec la musique. La sensualité de Page vient des sons qu’il tire de la guitare qu’il caresse. Les riffs de Keith Richards secouent la guitare dans une étreinte amoureuse. Prince portera ces postures sexuelles au sommet de l’explicite.

 

Les punks, eux, ont créé la rupture par une nouvelle combinaison de la musique et des corps. Ils (et elles, peut-être elles surtout) ont intégré une vulgarité revendiquée dans les attitudes, les apparences, les manières d’être. Ils ont poussé l’excentricité du côté de l’insupportable. Et la combinaison musique/corps a créé un cocktail détonant.

 

Peu importe de savoir si le punk est mort en 1978. Peu importe que certains de ses analystes fixent sa date de naissance à la parution d’«Anarchy in the UK» le 26 novembre 1976 (il y a donc quarante ans) alors que d’autres le font remonter à ce qui se joue du côté d’Iggy Pop et des Stooges dès 1967 ou de Patti Smith le 10 février 1971.

Le punk a bien pu mourir, il a laissé des traces ; des punks ont pu disparaître, ils ont laissé une attitude, au-delà de la légende des héroïnohéros, des accros au speed et à la kro.
Qu’il ait vécu deux ans ou dix ans, ce qui compte, c’est qu’il reste une attitude qui s’est perpétuée, ailleurs, plus tard, autrement malgré les nostalgiques d’un âge d’or punk.

Une chose est sûre : la vulgarité travaillée du corps punk a marqué la société qui en a fait un objet de répulsion, une source de dégoût utilisés par la télévision et les magazines. Il suffisait de paraître à la télé dans des accoutrements choquants pour que «les punks» deviennent la figure d’une jeunesse en perdition.

Chaque époque à sa figure de la jeunesse en perdition …

 

Ce que les punks ont laissé, c’est cette manière de dire à toutes celles et à tous ceux qu’ils dérangent «allez vous faire foutre», sans prononcer un seul mot, par la seule force de leur apparence, avec une ponctuation corporelle explicite, le doigt levé, devenu l’étendard d’une rébellion sans but et sans chef.

Le «fuck you style» se décline à travers les corps, les sons, les paroles, les images.

 

Sur scène, en revanche, pas besoin de crêtes ni d’uniformes attestant d’une orthodoxie punk. Ce qui compte, c’est l’énergie qui se dégage, le charisme lié à un engagement total du corps, qui va lui aussi construire ses icônes d’Iggy aux Bérus en passant par Strummer ou Rotten. Le punk se joue avec les tripes et se ressent dans les tripes.

 

La rencontre n’est pas seulement celle d’un corps et d’une musique mais aussi celle d’une attitude avec une vision du monde.

 

Le punk permet d’incarner le rejet des pouvoirs autoritaires et des normes oppressantes. En bricolant leur apparence volontairement provocante, les punks ont conscience de se construire un corps qui repousse et le bourgeois et les parents et les profs et les flics (qui du coup cognent) et les tenants d’un ordre moral, politique, national (il faut rappeler ici la violence vécue par les punks dans les années 1980-1990, expulsés manu militari par la police lors d’occupations de squats ou bien agressés par des descentes de milices d’extrême-droite, ce qui dans le langage punk se traduit par la désignation de deux ennemis: les keufs et les nazis).

 

Ce corps provoquant va de plus toucher à la chair, la tatouant, la perçant, la fendant. Ce n’est pas un hasard que nombre des premiers perceurs professionnels français soient des punks, pas un hasard non plus que dans les années 2000-2010 les punks arrivent dans le tatouage «tenu» jusqu’alors par les rockeurs orientation bikers, pas un hasard non plus que des graphistes venant des contre-cultures choisissent la peau comme espace d’expression et les aiguilles montées sur une machine à moteur comme outil scripturaire.

 

La claque mise à la société par les éphémères Sex Pistols se prolonge dans tous les corps punks qui depuis quarante ans expriment sous des formes renouvelées, diversifiées, métissées, une énergie non canalisée par l’éducation, la religion, la famille, une énergie qui, au contraire les déborde, leur échappe et produit une vague de fond qui, comme tout tsunami modifie durablement le paysage.
Le punk se marque par un ensemble de codes vestimentaires : crête, cheveux colorés, dread locks ou crâne rasé, tatoué, joues, nez, oreilles percés d’une épingle à nourrice, rat sur l’épaule et bas résille, jeans troués, Doc Martens et perfecto clouté. Fuck you.

 

Le punk, c’est aussi tout le contraire de ces codes, c’est la liberté de paraître sans disparaître dans les stéréotypes (fussent-ils ceux de la figure du punk). C’est la possibilité de ne suivre ni la mode ni les codes, de ne pas chercher non plus à se distinguer malgré la rage en soi, c’est le droit de passer inaperçu pour mieux créer, c’est la joie de rester inqualifiable.
Être punk, c’est être libre, c’est s’affranchir des pouvoirs oppressifs, c’est résister à l’institué, à l’ordre impensé et pesant, c’est avoir la rage du désir de «vivre pas survivre»*, jusqu’à en crever, jusqu’à en créer.

 

Lionel Limousin alias Punky – Ich Libido

 

IMAGINE UN PEU LA GUEULE DE TON PÈRE
SI CES MESSIEURS AVAIENT LES CHEVEUX VERTS

Oberkampf, 1982