Les figures du dégoût : assigner l’indéterminé

Arnaud AlessandrinMarielle Toulze

Le dégoût c’est peut-être et surtout avant tout un dégoût de contact. Ne pas toucher, ne pas sentir. C’est refuser ne serait-ce que même l’affleurement, la mise en présence à l’autre. Les figures du dégoût traversent nos villes, nous happent au hasard de nos déambulations. Elles peuvent prendre des formes multiples. Prenant appui sur nos recherches, nous nous attacherons à en développer quelques-unes comme celles liées à l’expérience des corps gros, des corps trans, des corps migrants, non blancs ou voilés. Ces figures expriment, à nos yeux, le rapport symptomatique au contemporain2 : un refus de la faillibilité, de l’étonnement aussi. Elles incarnent l’imprévisible autant que l’indéterminé, et notre incapacité à s’y confronter.

 

La notion de «figure du dégoût» renvoie à une polyphonie de sens qui nous permet de mettre en lumière les tensions autour des corps dits suspects, notamment les corps gros et les corps trans dans l’espace social. Si la notion de figure est habituellement employée en esthétique, elle est moins couramment usitée dans le champ des sciences sociales. Par le terme de figures, c’est aux corporéités que nous nous intéressons. Nous mettons ainsi en tension l’impuissancement3 de représentation des corps gros et trans avec la notion de dégoût. Le suffixe privatif [de] renvoie à l’absence de goût, «sans goût»4. Nous prenons ainsi un écart avec la réflexion psychanalytique menée par Julia Kristeva autour de l’abject qu’elle avait développée dans son ouvrage Le pouvoir de l’horreur5. En effet, il ne s’agit pas d’évoquer le dégoût comme un rapport ontologique au monde, mais de resituer le dégoût dans le corps même du sujet qui est porteur de ces stigmates. En somme, le dégoût ne peut être pensé en dehors du sujet, dans un rapport abject qui le tiendrait à distance de soi, dans un hors-soi. Mais tout au contraire, il renvoie à ce qui se situe au plus près de ceux qui incarnent la répugnance afin, tout d’abord, de leur donner la parole, mais de comprendre aussi la mécanique interne qui produit le sentiment de dégoût. C’est là tout l’enjeu de notre analyse : dresser la typologie de ces corps qui cristallisent l’infâme dans nos sociétés contemporaines.

 

Prenons l’exemple du corps obèse. Pour Jérôme Dargent6, il7 est un outil au sens de support de représentations pour autrui et souvent associé à un autre terme. S’appuyant sur des œuvres littéraires ou cinématographiques, l’auteur commente : «Souvent, il [le corps gros] ne se suffit pas à lui-même. Il est redoublé par un trait : gros et sale (le muet de Carson Mc Cullers), gros et pataud (Pierre Bezoukhov), gros et vulgaire ou bizarre (Leavit), gros et enfantin (Updike), gros et ridicule (Béraud).»8 On note l’accumulation de traits pour décrire le corps gros, comme s’il ne se suffisait pas à lui-même. La description du corps gros, même lorsqu’elle est soi-disant positive, a souvent recours à des superlatifs comme : «bon vivant», «bien portant», «bien en chair», etc.

 

L’accumulation des superlatifs vient, de fait, se superposer à l’accumulation de chair et de graisse qui enveloppe le corps. Dès lors, le débord de chair renvoie au débord symbolique qu’incarne le corps gros. Rien ne semble le contenir : que ce soit en signifié, comme en signifiant. Du point de vue du signe formel, le corps gros renvoie à la graisse, cette matière flasque, molle, à la plasticité qui lui permet de s’adapter à toutes les formes puisqu’aucune ne semble la définir. Ne dit-on pas d’ailleurs que les corps gros sont des corps difformes, autre suffixe privatif pour indiquer le sans forme comme le sans goût ? Cette absence de caractéristiques de forme se traduit ainsi dans l’accumulation de signifiants pour désigner les personnes grosses. Le débord de chair se superpose au débord des cadres normatifs des corps.

 

En somme, on peut se demander si le dégoût que provoque le corps gros dans l’espace public n’est pas à aller chercher du côté d’une absence de représentations. Cette accumulation d’adjectifs pour le représenter vient faire écran comme la graisse viendrait masquer/voiler la forme originelle qui se cacherait sous elle.

 

Et c’est sans doute là qu’il faut chercher les sources du régime de suspicion9. Le corps gros comme le corps trans seraient des corps dissimulés, voire non aboutis. Dans une vision toute essentialiste, l’origine corporel aurait ainsi disparu ou serait tout du moins effacée, au profit d’un autre registre, que ce soit celui de l’informe ou du genre du corps. Pour le dire autrement, le corps résiste à l’assignation normative et s’il résiste dans sa chair, qu’en est-il dans le récit de soi ? L’incapacité à circonscrire dans le champ du normatif ces corps qui résistent encorps renverrait ainsi à «l’impuissancement» à se saisir de leurs récits de vie. Dans un effet larsen, le corps trans comme le corps gros se feraient l’objet d’une double suspicion : celle d’une figure dont la forme ou le «genre originel» aurait disparu, et celle dont le récit de vie ne permettrait pas de baliser correctement ces changements opératoires. À l’instar d’autres figures du dégoût, comme les personnes voilées, la suspicion ne porte finalement pas tant sur les représentations qu’elles incarnent, mais sur l’absence d’incarnation. De sorte que la figure du dégoût permet d’interroger ce qui se saisit de l’autre et en l’absence de l’autre. Ce sont des corps dont les contours apparaissent flous, mouvant et non fixés dans le cadre normatif des représentations sociales. Le voile, comme la transidentité, comme le débord de chair, seraient ainsi des indicateurs du trouble à circonscrire l’identité des individus au sein d’espaces hyper normatifs comme la rue par exemple.

 

La dislocation de nos cadres de représentation nécessite alors une administration du dérangeant, du dégoûtant, c’est-à-dire un ordonnancement a posteriori des «bons» et des «mauvais» candidats à la rencontre, au contact, à l’intégration, à l’assimilation. Mais cette recherche performative du «bon» corps est avant tout une sélection perfusée de craintes et d’aversions : celles, principalement, de la contamination et de la contagion. Le dégoûtant se doit alors d’être endigué.

 

Pour les migrant.e.s comme pour les corps gros, pour les transidentités comme pour les demandeurs d’asile, la question de la sélection, du tri, est centrale. Elle justifie la création de protocoles, de règlements administratifs pour délimiter ce(ux) qui peu(ven)t être intégré(s), à la condition d’avoir été assimilé(s), normalisé(s), conformé(s). L’exemple des transidentités est de ce point de vue assez criant : les protocoles érigés demeurent encore aujourd’hui des systématisations sélectives entre les «bons» et les «mauvais» candidat.e.s au changement de sexe. L’exemple des demandeurs d’asile, dans les méandres administratifs de l’OFPRA10, relève de la même procédure : faire répéter à l’individu un discours qui se voudra linéaire et sans trou afin de vérifier la robustesse d’un récit vidé de suspicion. Présentés comme des principes éthiques alors qu’il s’agit de principes de précautions, ces derniers s’érigent comme des justifications au tri, à la hiérarchisation, quitte à voir se multiplier des espaces de vies invivables, des corps stigmatisés, des «vies perdues», des «parias».

 

Le corps qui dégoûte devient ainsi un corps suspect car étrange, étranger, voilé, masqué. Il est ce corps que l’on soumet au dépistage, jusque dans le récit de soi, suspect de dire le faux, de toujours se présenter comme autre. La médecine et le droit, par l’élaboration de protocoles de tris, inoculent le sentiment de suspicion jusqu’au plus profond des représentations. Et c’est là tout le drame de la représentation !

 

Peu à peu, du côté de la subjectivité de celles et ceux qui incarnent le dégoût, un glissement s’opère : dans un premier temps, il est attendu de «faire avec» le dégoût comme on fait avec la discrimination (Dubet, 2013). Puis, dans un second temps, dans une logique d’intériorisation du stigmate, le dégoût des autres se mue en dégoût de soi. Toutefois, notre propos n’est pas celui d’une chute, d’une acceptation fataliste de ces mécaniques du dégoût. Bien au contraire. En contre-point, nous pouvons également observer ceux qui décident de «faire contre» cette logique du dégoût. Des résistances s’organisent. Elles sont portées par les individus qui, dans des jeux et des enjeux de réappropriations, réinventent leurs récits de soi. De sorte que ces derniers viennent ainsi s’opposer aux discours de la répugnance et des tentatives de les répudier en tant que sujet.

 

Dès lors, le monde qui nous entoure est étrangement – et à la fois – le signe des similitudes presque parfaites, des ressemblances troublantes, et des usurpations convaincantes. Nous devrions alors parler de simulacres plutôt que de similitudes. Car, bien souvent, les signes observés y fonctionnent non pas parce qu’ils sont vrais, ni même justes, encore moins du fait de leur statut primordial, mais bel et bien parce que, avant tout, nous sommes incités à y croire. Pourtant, malgré l’appareillage du ressemblant et de la similitude, des débords se produisent nous faisant dire que le contemporain, y compris dans ce qu’il a d’inactuel, n’est jamais tout à fait la reproduction du même. Les sciences sociales ont d’ailleurs su déployer un arsenal conceptuel conséquent pour définir ce réel inattendu. Peut-être parce que l’histoire est d’avantage faite de débordements infimes que de renversements éclatants, de fourmillements silencieux et moins d’éruptions sonores. Cette lecture des «bords du monde» renvoie à une sociologie des décollements. C’est celle que nous souhaitons défendre : une sociologie qui progresse en prenant en compte les incertitudes et dans laquelle la visée n’est jamais vraiment le point d’impact.

 

    1. Marielle Toulze et Arnaud Alessandrin, Les figures du dégout, L’éclisse éd., Bordeaux, 2016 (à paraître).
    2. Le contemporain n’est pas entendu comme une stricte actualité, ni même comme une post-modernité, mais comme le symptôme de nouveaux rapports au monde sur le mode de l’hybridité. Notre positionnement est le suivant : l’hybridité, caractéristique de notre période contemporaine, renvoie à des mises en tension entre l’individu et son contexte de vie.
    3. ArnaudAlessandrin, «Empowerment» in La transyclopédie, Des ailes sur un tracteur, 2012 p.29.
    4. Dégoût voir «Goût» in Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, Le Petit Robert, 2005.
    5. Julia Kristeva, Le pouvoir de l’horreur, essai sur l’abjection, Paris, Seuil, 1980.
    6. Jérôme Dargent, Le corps obèse : obésité, science et culture, Ceyzérieu, Champ vallon, 2005.
    7. Si nous n’employons pas le terme d’obèse, c’est parce que celui-ci a été développé en médecine pour indiquer une pathologie. selon l’organisation mondiale de la santé, l’obésité se caractérise par «une accumulation anormale ou excessive qui peut nuire à la santé». c’est pourquoi nous privilégions le terme de corps gros, plus générique et qui ne désigne pas une pathologie selon des normes de santé.
    8. Jérôme Dargent, Le corps obèse…, op. cit., p. 24.
    9. Sur les régimes de suspicion du corps, voir «le corps soupçonné» de Philippe Liotard, Quasimodo, n° 6 («fictions de l’étranger»), 2000, p. 61-87.
    10. Office Français de Protection des Réfugiés et des Apatrides.