Femmes Cheyantes

Violette Villard

Café Muller aujourd’hui

 

Appelez ça des blessées
Ce n’est ni caricatural ni subtil, c’est l’état où elles se trouvent
Pourquoi les dévier de cet état
Puisque c’est là qu’elles vont le faire

 

Elles sont désarticulées par un poids qu’elles portent devant
Elles vacillent bras tendus paumes ouvertes
Et l’homme, vous me demandez l’homme ?
L’homme retire l’espace au fur et à mesure
Qu’elles passent
Ça donne le mouvement
L’homme retire les chaises au fur et àme mesure
Qu’elles s’accidentent
Ça donne la traîne
Et les femmes basculent
C’est l’équerre de la situation

 

Elles tombent de gauche à droite
Tombent
Se recroquevillent
S’adossent au mur
Non je le dis mal
Elles se heurtent au mur,
Choient contre le mur
Choient.

 

Et l’homme ?
Vous me demandez l’homme ?
Je ne sais pas pour l’instant

 

Regardez les plutôt
Se massent les bras,
Essayent de se sentir la nuque,
Se massent le torse
Avancent paumes ouvertes
Corps emmailloté de fibres végétales
Pansement au creux des reins oui
Aussi bizarre que cela puisse sembler
Pansement sous les cheveux
Oui
Plaie vraisemblablement récente
Mais érotisme de la plaie quand elle est entrebâillée
Que font les hommes, me demandez-vous ?

 

Attendez
Elles passent, désarticulées
Rien.
Se retirent
Enlèvent les chaises.
Regardent par-dessus l’épaule, je crois qu’ils veulent intervenir
Intervenir ?
Oui, intercepter la blessure
Au passage de la plaie
En retirant l’espace de l’épanchement
Ce sont des scènes d’interpellation
Autant que des scènes d’effraction
Patibulaires de toute façon
C’est avec des faces grotesques et des membres déformés
Que la vérification a lieu
On voit cela dans les salles de commissariat
On voit cela aussi dans les salles des organes

 

Déchirer le pansement. Non.
Déchirer la plaie.

 

Retire les chaises
Regarde par-dessus l’épaule
Interviens si la peur passe sur le corps

 

Quand est-ce qu’on sait qu’elle passe sur leur corps ?
– Qui ça ?
– La peur ?

 

Regardent
Main tombante.
L’un veille sur l’autre
Amène poids de chevelure sur côté
Mets bouche contre autre homme
Donne corps à porter
Homme laisse tomber corps
Femme revient s’accrocher
L’autre homme défait la scène
Il y a un veilleur de l’étreinte
Il revient, remet corps tête cheveux,
Bras en place et femme dans les bras
De l’homme-bras-ballant et toujours rien
Femme choit devient femme cheyante

 

Femme cheyante en lien et place de femme seyante

 

C’est le canif de la situation
Il y a l’automate de l’amour et le veilleur de l’étreinte
Et le corps qui choit
Le mouvement tourne tout seul à vide.
Aride
Ingrat le mouvement est indifférent à la douleur des femmes
Plus besoin du porteur de corps ivre
Le futur est gai
Et l’étreinte se fait
C’est vrai ?
C’est vrai

 

Et la femme-fantôme se décroche et retourne se cogner dans les tables
Puis s’assois, ôte chemise de nuit, s’allonge sur chaise à demi nue.

 

Alors les hommes se lèvent et font trépieds.
Le dos de la femme toujours, buste offert à la danse des hommes.

 

Les hommes dansent pour ce dos.
Puis les hommes aussi s’effondrent.
L’un au genou de l’autre
Alors se relèvent

 

La musique reprend.
Elégiaque.
Miserere.

 

Femme-fantômale danse au fond derrière vitre.
Homme à terre se tord.
Femme-fantômale arrive bras ouverts, paumes tendues
Nage en l’air.
Arrive en repoussant les poids.
Nage en l’air
L’homme à terre danse à l’aide.
Femme sur chaise se déploie, remet sa nuit sur son corps
Demande du lait

 

Femme s’effondre entre les chaises
Une autre se relève et s’abat contre le mur
Femme derrière vitre se perd dans le verre.
Homme à terre danse à l’aide à pieds ouverts.
Scène de procession maintenant
Les mêmes que les interpellations.

 

Femme-chaise redéploie son dos,
Femme dans le verre tournoie ses os
Homme à terre s’est levé comme par le dos fasciné
Le geste pourrait toucher le sein mais ne le fait pas
Femme retourne au bras-le-corps
Comme on sent une nuque, elle sent l’épaule de l’homme
Mais il la laisse choir à nouveau
Les hommes ne sont pas très diserts sur les peaux des femmes-chaises
Ils ne faut pas croire qu’ils ne s’y cognent pas
Eux aussi ont la trace lasse.

 

Ils sont à table
Et la femme à terre
Ils ne font rien que de décider
Du sort de la femme pâle

 

L’homme à terre danse à l’aide
Danse le dos de la femme-chaise
La femme-fantôme de nouveau s’abat contre le mur.
Les hommes se mettent à courir
Et la femme-chaise redevient dos.

 

L’homme à terre re-danse à l’aide le dos fasciné de la femme
Il danse à l’aide à l’aine
À la haine de la femme-chaise
Jamais nous ne l’avons vu si excité
Excité ne fait pas partie du vocabulaire de ces hommes et de ces femmes
Ce sont des fossiles d’une vie jadis fébrile

La femme au manteau bleu n’a rien à voir dans l’histoire
Et pourtant on
Dira qu’elle l’articule
Une certaine mollesse atteint les cuisses de la femme-chaise
Je vous décris ce que je vois
La femme en bleu est celle qui danse le mieux
Mais incongrûment
Elle ne fait pas partie du canif de la situation.
Elle le sait, sans doute est-ce pour cela qu’elle remet son manteau bleu
Ni électrique ni bleu pâle
Elle est atteinte par l’incongru des femmes blanches
Elle vient de la couleur des îles grenades
Et c’est cette dissipation de l’explosion qu’elle regarde
Par-dessus les femmes-blanches
Je vous décris ce qui m’atteint
Les femmes-fantômes reprennent leur danse d’abîme
L’homme vient caresser le bout du pied

 

Mais n’allez pas y voir un geste de tendresse
C’est de l’orthopédie
Juste un parti pris rectiligne sur les choses
Les hommes sont des porteurs de femmes-blanches
Ils portent le dépit des femmes en train de disparaître
Elles dansent pour s’évanouir
Le dépit est ce qu’elles portent dans l’avant de leurs mains
Et c’est tellement trop lourd qu’elles en basculent

 

Vous l’aviez deviné, c’étaient les causes que vous vouliez ?
Les voilà
Ce sont des femmes basculées
N’est-ce pas ainsi que je vous les ai présentées
Pardonnez ma hâtivité
On va trop vite pour ne pas décrire la hardiesse du malheur
On recouvre de lenteur, de verre, de manteau blanc
Les femmes-blanches ne portent pas le deuil c’est un trait valide de leur blessure
On ne peut pas être blessé et porter le deuil
Ce serait incohérent
Les blessés sont très vivants, ils se tordent de fêlure sur les chaises
De fêlure et de clarté
Ce qui rend leur peau transparente comme du verre
Cassable comme de l’os
Et dans les vitres ils se brisent les artères
Mais n’y voyez aucun inconvénient
C’est le mode logique de leurs membres,
Ils avancent fêlés et transparents,
Le verre qui fêle atteint les os
Ce sont des femmes aux os blanchis par la tristesse
Que la femme des îles grenades au manteau bleu
Regarde

 

L’homme et la femme au manteau bleu
Figurez vous se sont trouvés
Dans l’encoignure de la situation
Et voilà qu’ils s’embrassent
Les voyez-vous ?
Oui vous les voyez ?

 

On ne se demande pas d’où vient ce baiser mais de quel temps il date
Du temps certainement où les femmes cheyantes étaient encore seyantes
Vous les avez connues ?
Quand les hommes se mettaient à courir danser courir danser
Au devant
Il y a la mère debout de dos avec ses lourds cheveux rouges

 

Les femmes-blanches vont aller la coiffer
La mère debout de dos
Et c’est dans le coiffage
Que le dépit va danser

 

Les gestes n’ont rien d’autre à faire
Que de faire danser le désespoir et le dépit
De nouveau les femmes-fantômes se tiennent contre le mur
Elles se font mal
Et l’étreinte se répète
Et la femme bleue, que fait-elle maintenant ?
Des gestes dont on ne sait pas trop

 

Et de nouveau la femme-blanche s’avance bras tendus paumes blessées
Le dépit est venu creuser le centre de la main
Et les autres mains en l’air se prennent contre les murs
La seule justification au corps qu’il soit dépité
La seule justification au corps qu’il soit faible
La seule justification au corps qui tombe
Que ce soit la danse
Et là elle le fait
Tente de s’arracher les bras du corps
Tente de s’arracher le corps du corps
Et la vitre derrière fait corps
Et le couple de l’étreinte est dans le verre
Ils s’évanouissent dans le verre
Peut-être qu’ils y font l’amour
Et la lumière s’obscurcit
Et
Et
Dans le verre, l’homme qui danse porte la femme-chaise
Il y aura toujours des guetteurs
Des veilleurs d’étreinte
Des porteurs de corps cognés
Des femmes cheyantes
La seule justification au tombé
C’est le mouvement
La seule justification au lâcher (prise)
C’est la prise