De la normalisation des pratiques hørs nørmes

Lukas Zpira

D’abord rituelles et marques symboliques, les pratiques corporelles d’inscription de la chair (tatouage, scarification…) sont devenues en Occident le moyen d’expression des sans voix et des parias, une ouverture de la chair sur le monde – comme les premiers mots d’un corps jusque là muet – avant d’entrer, non sans difficulté, dans le mainstream.

L'INqualifiable - De la normalisation des pratiques hørs nørmes, Lukas Zpira

 

Le développement de ces pratiques a donné (depuis peu) naissance à un nombre exponentiel de studios ayant plus ou moins pignon sur rue et à des associations corporatistes. Les termes généraux décrivant ces pratiques – Tatouage, Piercing, et même «Bodmods» – sont désormais des codes de classification, des outils de normalisation. Par souci de protection, par soif de reconnaissance et par besoin d’acquérir un statut social, les divers acteurs de ces pratiques se sont regroupés de façon formelle ou informelle, sous l’étendard de représentants ou d’associations essayant de définir – puis d’imposer – des règles de pratique, devançant et parfois dépassant les demandes des gouvernements auxquels ils ont décidé de se soumettre.

La mise au ban des pratiques individuelles, rituelles, ancestrales, hors normes ou ne répondant pas aux codes nouvellement imposés ne sont que quelques unes des nombreuses conséquences de cette soumission. Le tatouage devient la seule affaire des «Tatoueurs», le piercing des «Pierceurs», les modifications corporelles plus invasives (scarification, tongue splitting, implants…) des «Bodmodeurs», seuls (auto-proclamés) détenteurs de la connaissance et du droit de toucher notre corps. Ceux qui, dans un premier temps, étaient supposés défendre la diversité des pratiques sont les mêmes qui condamnent aujourd’hui celles et ceux qui, à leurs yeux, mettent en danger un juteux business dans lequel les recherches personnelles n’ont plus vraiment de place.

Après les gouvernements et les médecins, voilà donc de nouvelles corporations essayant de faire valoir leurs droits sur l’usage que nous pouvons avoir de notre corps. En effet, ce que demandent aujourd’hui ces représentants et ces associations, ce n’est pas le libre usage de notre corps à titre individuel, mais purement et simplement, le droit exclusif d’exercer sur lui pour eux même et les représentants de leur profession.

L'INqualifiable - De la normalisation des pratiques hørs nørmes, Lukas Zpira

 

La pratique, jusque là rituelle, se fait pseudo médicale; non sans une certaine hypocrisie…

L’acte devient stérile, aseptisé et vidé de son sens premier, les revendications pseudoartistiques n’étant qu’un simple alibi.

Qui peut être vraiment dupe ? S’il est clair que ces pratiques peuvent être un art, celles-ci ne font pas nécessairement – loin de là – de chacun de ces pratiquants un artiste…, un plan de carrière n’ayant jamais été synonyme de concept.

Les pratiques corporelles contemporaines explosent pourtant tous les cadres et toutes les définitions. Elles relèvent de la responsabilité et de la volonté de chacun, et il n’appartient à personne de se les approprier ou de les juger. Les critiques virulentes et les menaces que subissent ceux qui osent toucher au corps sans faire partie d’une de ces corporations ou ne pratiquant pas selon les règles imposées par celles-ci sont inacceptables.

S’il ne fait nul doute qu’il faut encadrer la «profession», cela ne peut être prétexte à condamner toutes les pratiques ne répondant pas aux seuls critères économiques. Car le problème est bien là, dans une logique commerciale où le corps se définit en surface limitée à couvrir, se monnayant au centimètre ou à l’heure, une logique où l’individu est vu comme un «client» potentiel et son projet soumis à une grille tarifaire. Sous couvert de protection de la profession se cache alors une protection d’intérêts personnels pour ceux qui occupent suffisamment «la place» pour ne pas vouloir la perdre.

Les crises qui secouent la profession sont avant tout identitaires, une tentative d’hégémonie culturelle basée sur la négation de «l’autre», des autres, de leurs pratiques et de leur histoire n’ayant pour but que de satisfaire quelques ego et de fournir de la matière première à une industrie en pleine expansion et qui, dans son évolution, ne fait que nier sa dimension sacrée.