De chair et de sang : l’image de la chienne chez Virginie Despentes

Anne-Julie Dirtystein-Ausina

«En surface, nous sommes encore amicales, mais sous la peau,
nous n’avons plus rien de domestique.»
Clarissa Pinkola Estès, Femmes qui courent avec les loups, p. 624.

Les réflexions autour de la sexualité féminine restent taboues dans le champ de la littérature française. Le féminin étant un espace souvent «contrôlé» par des auteurs ou des représentations qui n’ont pas toujours vécu les expériences citées dans leur chair et se contentent de se servir de la peau des autres pour vendre du papier. En 2006, Virginie Despentes écrit King Kong Théorie, un essai articulé en sept chapitres qui réfute les discours moralisateurs et la place dont les femmes disposent dans le champ des représentations médiatiques et littéraires. Les thématiques dont elle s’empare sont radicales : viol, pornographie et prostitution. Il s’agit d’une acerbe critique sociale et politique qui lui permet de démolir symboliquement le système «masculiniste» en focalisant son propos sur la place que les femmes conquièrent en dehors des schémas que le patriarcat leur impose. À travers son œuvre romanesque, Despentes campait déjà ses héroïnes de la même façon que la littérature occidentale représente ses héros, tant sur le plan de la brutalité que des comportements dits «explicites», revoyant ainsi sa propre définition du féminin. Mais avec King Kong théorie, Despentes pose les bases de sa définition de l’empowerment, à travers l’image à la fois ironique et réaliste, provocateur et sensuel de la Chienne. Pour l’auteure, les femmes deviennent des êtres cyniquement domestiquées par l’homme, tellement bien «éduquées» par leurs oppresseurs, qu’elles en sont tout aussi dangereuses et carnassières qu’eux. Elles incarnent cet animal, symbole de louve déchue et de femme corrompue par le système. La définition du féminin, chez Despentes, ne renvoie pas à une vision poétique des femmes prônant une intériorité mystérieuse ni une quelconque quête archétypale… Elle suppose avant tout un comportement «explicite», associé à un présent immédiat où il s’agit de tout montrer, de tout ouvrir, afin de s’armer et de renoncer une bonne fois pour toute au fantasme de «l’éternel féminin». Par cette stratégie, il est possible d’interroger les limites entre comportements dits «virils» et comportements dits «naturels», afin de revoir la définition des genres, voire les annuler totalement.

Auteure controversée par les médias depuis la réalisation de son film Baise Moi en 2000, Despentes «parle» d’elle-même, pour sa classe et pour son genre, sans confisquer la voie de qui que ce soit. Elle prend la parole pour dénoncer mais pas seulement : son propos vise également à rendre, à sa façon, une certaine dignité aux plus précaires et aux plus rejetées : à ces chiennes qui ont choisi de vivre plutôt que de mourir, en leur permettant de se reconnaître comme faisant partie d’une meute sans cesse chassée, dressée ou manipulée par un système qui n’aime guère le sauvage. La coloration autobiographique de son essai King Kong théorie en témoignage : Despentes passe par sa chair pour construire son discours féministe. L’image de la chienne y est, une image de résistance territoriale, même si c’est toute son œuvre (littéraire, journalistique et cinématographique) qui est concernée par cette vision féministe.

De la louve à la Chienne

La place des femmes dans la société de consommation soulève des sollicitations permanentes et oppressantes quand à leur physique mais surtout met en évidence qu’à travers l’utilisation du féminin comme chair à vendre, à consommer, à étiqueter, ce sont les femmes elles-mêmes faites de chair et de sang, qui sont vulnérabilisées puisque décrédibilisées à force d’exposition constante. Cette vulnérabilité passe par le contrôle : l’image est lisse, blanche, ne fait pas un pli, pas une tache. Elle est loin de la définition du charnel — la carne, cette «substance somatique de consistance relativement molle»1 – et de ce fait, impose une confusion entre incarnation et représentation, chair et fantasme, expérience et projection. La chair est cette «nature» (du latin «caro, carnis») qui renvoie à une forme molle et inconsistante de l’humain. Ce mode de représentation est pourtant loin d’être chair, mais joue le jeu d’en être et impose, au quotidien, une illusion qui impose la peur de soi-même. Un soi-même qui transpire, flasque, gros ou rachitique, à la peau trop foncée ou vieillie par le temps…

Les femmes ne sont globalement pas représentées dans leur diversité. C’est un modèle unique qui navigue pour entretenir le mythe du féminin et ce mythe se construit dans la ville : à travers les panneaux publicitaires, les journaux, les magazines, la télévision. Un espace souvent critiqué et remis en cause par les artistes et les féministes qui s’emparent la rue comme lieu de manifestation. La ville et encore plus la rue, est un «enclos de liberté». Elle symbolise le vivre ensemble et le vivre pour soi, l’appartenance à tous et à personne à la fois, la diversité et le populaire : elle devrait donc représenter tout le monde, minorités comprises. Mais elle est un espace dominé par un système qui cherche à contenir, à éliminer «ce qui déborde». Le territoire de l’homme passe par la conquête du sauvage, tant au propre qu’au figuré et de ce fait, la possession du territoire passe par la possession du corps des femmes. Le viol en est la triste illustration, puisqu’il prend racine dans l’histoire de la conquête du territoire de l’autre, celui que je cherche à vaincre. Il est un message d’homme à homme qui continue de se propager à travers le langage. Les insultes populaires, naissent de cette culture du viol («je baise ta femme» qui signifie clairement «je te domine») et perpétue l’idée suivant laquelle le corps des femmes est un butin, engendrant tout un lexique témoignant du fait que se faire «prendre» ou être «pénétré» est forcément une marque de faiblesse lié à une féminité ou une homosexualité («Je t’encule», «va te faire foutre», «je me suis fait niquer», «nique ta mère», «se faire baiser»…etc).

Dans cette guerre de territoire, une femme en particulier résiste et fait du bitume son terrain de chasse. Elle est l’ancêtre de la louve, qui pourtant, à la différence du loup est un symbole de fécondité. En effet, la louve possède la double casquette de mère nourricière mais aussi d’emblème de débauche sexuelle. Elle revêt le symbole de métamorphose que l’on accorde à la fois aux femmes et aux hommes dans les mythologies car elle se veut généreuse. L’histoire de Romulus et de Remus, fondateurs de la ville de Rome, est l’illustration la plus connue de la portée symbolique de la louve en tant que signifiant maternel mais abandonnés dans les bois, les deux héros sont recueillis par une femme prénommée Acca Larentia, qui les allaite. Mère de douze enfants, elle est représentée comme une louve dans les textes anciens et y est évoquée comme une prostituée puisqu’elle est surnommée Lupa :

«Les jours de fêtes qui lui étaient dédiés à Rome, les Larentalia, mettaient d’ailleurs traditionnellement les prostituées à l’honneur.»2

Illustrations :
Serge Nagenrauft
Marie Meier

En effet, la «louve» est le nom que l’on a souvent donné aux prostituées : c’est au latin Lupa que se rattache étymologiquement le substantif lupanar («la maison des louves»), qui désigne populairement la «maison close»3. Ce rapprochement entre la mère nourricière et la prostituée établit une résonance entre féminin «naturel» et féminin culturel à partir de deux images prêtées dans ce mythe à une même femme (la «maman» et la «putain»). La louve associée à la prostituée propose la vision d’une femme exclue de la vie familiale – dans les mentalités conservatrices – appartenant à une communauté de femmes (la maison close), ne suivant aucune règle énoncée par les lois religieuses et sociales. Mais aujourd’hui, le terme de «louve» n’est plus utilisé pour parler d’une «putain». En revanche la «chienne», sa petite fille, apparaît comme un écho à son origine et vient nommer les femmes qui revendiquent leur place dans l’espace public dit «masculin». Clairement négatif, l’insulte «chienne» («Bitch» en anglais) sous entend que la femme que l’on qualifie est un être sans retenue, sans complexe et donc sans dignité. Elle n’est plus la «putain» à proprement parler mais plutôt sa version «domestiquée» par l’homme : la «salope», celle qui ne tarifie pas, qui prend plaisir à être un objet sexuel. Pourtant, la vision masculine de cette insulte, tout comme le terme de «pute», nous éclaire sur le fait que du point de vue des hommes, une femme qui prend du plaisir n’est pas une femme, puisque la définition du féminin culturelle doit la plier à la contrainte d’être enfermée chez elle et désirable si elle veut faire des enfants un jour. À choisir entre deux contraintes misogynes, à savoir celle de l’enfermement dans la sphère familiale hétéro-normée ou celle de l’enfermement du jugement négatif pour s’être amusée sur le territoire de chasse du masculin, certaines féministes revendiquent clairement la seconde «contrainte», jugeant la sexualité comme un lieu de partage et non comme un territoire à défendre pour manifester sa domination.
L’image de cette chienne là s’oppose aux «chiennes de garde» abolitionnistes, qui voient dans l’exhibition du corps féminin, forcément un symbole de désespoir masculin. Ces féministes anti-porno se font «chiennes» n’ont pas pour occuper l’espace mais pour le garder, dans la même lignée que le système policier – ennemi des «salopes» et des prostituées4. La «Bitch» elle, est une image de femme ouverte, généreuse qui ne se contente pas de garder un petit territoire mais bien de conquérir sa propre liberté. C’est en tous cas l’image de la chienne que l’on retrouve chez l’auteure féministe Virginie Despentes.

Virginie Despentes, punk à chiennes

Despentes réduit à néant la conception résignée des femmes, en faisant de ses héroïnes des femmes libérées du poids de leur corps, en raison du travail qu’elles effectuent où de la façon dont elle se comportent, s’habillent et parlent. En effet de Baise moi à Vernon Subutex, en passant par Mutantes et les nombreux articles pour Libération ou les Inrocks, son intention est toujours marquée par la volonté de récuser les symboles de la domination. Il est clair que la chienne dont elle se fait l’avocate met plus que jamais en évidence son appartenance à la mouvance punk. À la fois du côté des féministes pro-sexe et aussi des actrices de la scène punk des années 1970-1980, elle choisi ainsi de parler «pour sa classe» et «pour son sexe», déroutant ainsi la norme blanche et masculine héritage de la pensée bourgeoise. Pour le sociologue Dick Hebdige : «Certains groupes sociaux ont plus d’influence, plus d’opportunités de dicter les règles et d’organiser le sens, tandis que d’autres occupent une position moins favorable et ne disposent pas à un même degré du pouvoir de produire et d’imposer leurs définitions du monde»5.

Ainsi, afin de donner à ses personnages une place dans la diégèse en conformité avec ce qu’elle pourrait être dans le monde réel, l’auteure s’inspire de sa propre expérience, de son propre vécu, de sa propre «chair». Cette démarche est emblématique de l’idéologie punk, puisqu’en rejetant toute forme d’idéal ou d’idole et en respectant la philosophie Do it Yourself propre à leur combat, les punks excluent toute forme d’influence médiatique à leur vie et se séparent ainsi de l’héritage bourgeois et de ses modèles désincarnés. La chair ici prend tout son sens : en favorisant l’image de la chienne, Despentes se sert de son expérience de strip-teaseuse en peep show et de prostituée pour donner à ses personnages de roman une justesse réaliste, mais surtout pour ouvrir un dialogue sur la place accordées aux femmes qui travaillent dans l’industrie du sexe dans la littérature française et les médias, ou bien celles qui ont simplement choisie de vivre leur liberté sexuelle sans suivre le modèle hétéro-normatif qui induit forcément un avis masculin sur le corps ou les attitudes revendiqués. Se faisant, elle ne parle à la place de personne — sinon depuis son propre modèle de vie – et les héroïnes de Bye Bye Blondie, de Baise-Moi ou des Chiennes savantes, s’emparent de l’idéologie de leur auteure pour élaborer une stratégie de diffusion de leur actes en tant que faits «naturels». Roland Barthes l’avait souligné dans son ouvrage Mythologies : une «idéologie anonyme» est une idéologie infiltrée à tous les niveaux de la vie quotidienne6 car en effet, d’après Dick Hebdige, l’idéologie est une structure de pensée qui échappe à la conscience. On ne peut pas la distinguer de la vie quotidienne tant elle est imprégnée dans les individus et informe leurs agissements et réactions. C’est pourquoi, en «naturalisant» son idéologie par des textes réalistes, peignant la réalité des classes minorisées françaises et en particulier des femmes qui y vivent, Despentes dévoile un autre féminin, passé sous silence par les autres auteurs et auteures ou par les médias. Si chaque structure idéologique «manœuvre» pour véhiculer ses intentions, Despentes n’hésite pas à employer sa propre contre-culture pour véhiculer ses intentions.

Les punks ont dans les années 1970-1980 repris certains codes que les cyniques de la Grèce antique avaient déjà mis en place à leur époque, pour détruire tous les signes considérés comme «naturels» véhiculés par la culture dominante, en jouant le jeu de la provocation. Pour naviguer «contre la culture» et ainsi favoriser un dialogue «contre- culturel», les cyniques jouaient avec les attitudes «contre-nature» pour interroger la norme – qui n’hésitaient pas et n’hésite toujours pas d’ailleurs encore aujourd’hui – à se servir de la Nature pour imposer ses règles. De cette façon, ces philosophes prenaient la liberté de laisser parler leur corps, comme les animaux, quand celui-ci devait s’exprimer. L’impudeur provocante dont ils usaient avait pour but de transgresser les règles et ainsi poser un questionnement politique. Aussi, avaient-ils pris l’image du chien comme figure d’exemple : «cynique» étant d’ailleurs un dérivé grec de «Kunos» qui signifie «chien». L’animal, mais particulièrement le chien, a une connotation négative dans une société spéciste. Domestiqué par l’homme depuis le paléolithique, le chien est une figure de docilité, de par la « mutation » rapide que cet animal, à la base sauvage (le loup), a pu subir pour devenir cet animal domestiqué que l’on connaît aujourd’hui. Les cyniques en jouant à devenir des chiens, renvoyaient frontalement à la norme dominante et à ses dirigeants l’image du Maître qui domine ses animaux domestiques, le tout en ridiculisant sa façon de gouverner puisque le propre du chien est de pouvoir se retourner contre son Maître.
De cette manière, ils inversaient les règles du jeu, par la métaphore canine. Despentes, avec la même désinvolture contre-culturelle, explique qu’elle «joue» également à un jeu, celui de la féminité : «Finalement, aucun besoin d’être une mégabombasse, ni de connaître des secrets techniques insensés pour devenir une femme fatale… il suffisait de jouer le jeu. De la féminité.»7 Par cette stratégie, elle réfute l’idée encore courante suivant laquelle l’attitude féminine est un phénomène purement naturelle, mais elle change de peau également, passant du masculin au féminin, comme elle le désire, elle soulève ce que Judith Butler décrit comme une performance de genre. Ainsi, en passant d’un genre à l’autre, elle met en évidence que l’image de la chienne est une figure inventée par l’homme pour asservir les femmes – qui ne doivent surtout pas y ressembler sous peine d’être punies par la culture – par le viol ou par le fait de ne jamais trouver l’amour – et exprime par celle-ci une féminité sortie de l’esclavage d’un système machiste, en ayant pris conscience de sa réalité et en se servant de ce qui fait peur à outrance pour s’émanciper des règles – devenir nullipare, lesbienne et se relever fièrement si elle se fait violer. À l’image du terme « queer », insulte envers les communautés homosexuels et les sexualités minorisées, Despentes utilise le terme de « chienne » comme faire valoir son droit et sa fierté de ne pas appartenir à cette norme punitive. Le message des cyniques était le suivant : « si l’on me considère comme un chien, alors je serai ce chien et me conduirai comme tel », de la même manière que Despentes a pris conscience de la vision négative que la société porte à l’égard du féminin et se sert de cette vision pour la renverser, voire l’extrêmiser.

En présentant des héroïnes décomplexées sur le plan sexuel, elle redonne au corps féminin son pouvoir d’existence en lui ôtant son masque social à travers une liberté d’action et de paroles sexuelles. Despentes soutient que les femmes peuvent aussi «expliciter», revendiquer et exhiber leur sexualité, contrairement à ce que les médias et l’éducation entretiennent : «Je suis une fille, le domaine du sexe hors couple ne m’appartient pas»8 dit-elle ironiquement pour expliquer pourquoi elle choisi de faire l’inverse. À l’image de Diogène qui joue le chien, Despentes défend la chienne et elle s’en sert comme d’une arme pour se placer du côté du masculin et en tirer profit : l’industrie du sexe devient un terrain appartenant aux femmes, leur propre espace de liberté, que ce soit dans la pornographie, la prostitution, le strip-tease ou encore l’art performance. L’obscène devient une vraie arme pour éloigner, faire peur et tenir tête. De cette manière, elle gagne du terrain pour pouvoir s’exprimer et ainsi façonne un espace dans le champ de la littérature française qui laisse une possibilité aux marginales d’exister par leur parole et leur témoignage libérateur.

Ainsi, en défendant les chiennes, Virginie Despentes défend surtout les travailleuses du sexe, ces louves oubliées :

«Ce qui gêne la morale dans le sexe tarifié n’est pas que la femme n’y trouve pas de plaisir, mais bien qu’elle s’éloigne du foyer et gagne son propre argent. La pute, c’est “l’asphalteuse”, celle qui s’approprie la ville. »9

L’image de la chienne est prise au pied de la lettre, c’est celle qui s’approprie la ville, la femme qui erre certes dans le milieu urbain mais gagne du terrain sur le territoire de l’homme puisqu’elle n’est pas enfermée dans un foyer où elle n’a que très peu de place pour s’exprimer et s’amuser. Elle circule dans l’espace social, dans l’espace politique, dans l’espace sportif, dans l’espace académique si elle veut, puisque malgré son argot et son franc parlé, Despentes utilise bien des références universitaires pour parler de féminisme et faire le pont entre la rue et l’Institution. Elle circule où bon lui semble : du masculin au féminin, de la rue à la littérature française et même de l’anglais au français, de part sa contribution à des traductions de textes anglophones.

Ainsi, à travers son travail, Virginie Despentes a soulevé son point de vue personnel et mis à plat son expérience pour encourager à rester libre et fière de ses choix dans une société qui contraint quiconque ne rentre pas dans le moule de l’éducation hétéro-patriarcale. Mais si l’auteure revendique l’image de la chienne comme une figure de liberté, c’est bien parce qu’elle n’a de place dans le système social. Elle est une figure de femme qui a certainement souffert de l’ignorance, du refus, de la violence au quotidien mais qui, malgré tout, est capable de créer des espaces de révolte et ne se considère pas comme une victime. Elle fait figure d’expression contemporaine mais reste également profondément archaïque puisqu’elle renvoie à l’image d’une nature sauvage prêt à bondir au moindre danger. Cette nature sauvage, trouve son écho dans l’archaïsme de la pulsion de vie, qui malgré toutes formes de contraintes, sait retentir quand elle ou quand l’une des siennes est en danger. Image véhiculée par les performeuses post-porn, la chienne renvoie à la rage, qui sous-entend à la fois la maladie qui rend colérique certains canidés, mais fait aussi écho à la colère que certaines minorités peuvent extérioriser par le biais des luttes militantes. Il s’agit d’une aliénation qui «décrédibiliserait» le féminisme d’après l’opinion publique et l’éducation mais qui lui offre une liberté d’agir et de penser, puisqu’elle sort enfin du dogme qui enferme le corps dans un seul angle de vu. Ce n’est pas pour rien si les actrices et acteurs post-porn et transféministes se servent de cette image pour transgresser les normes et délimiter leurs espaces d’expression, comme en témoignage l’œuvre par exemple de Annie Sprinkle, l’initiatrice du post-porn ou encore, plus récemment de Diana Torres :

«Je n’offrirai pas mon corps à celui qui veut me voir morte ou idiotisée, j’ai ma chienne intérieure pour ce genre de situation, fidèle à sa horde, sauvage avec quiconque essaie de nous entuber.»10

C’est une image qui s’incarne, se vit, s’expérimente et qui renoue enfin avec les interdits liés à la chair, lui offrant la place principale : celle de référence ultime et de savoir sur soi et le monde. Matière sensiblement subjective, la chair questionne sur notre liaison avec notre extérieur, elle vibre et s’exprime au quotidien à travers notre être. Vouloir exprimer la charge émotionnelle qu’elle supporte c’est casser avec la tradition qui voudrait que nous ne soyons pas les créatrices et les créateurs de nos vies. Même si la chienne est souvent solitaire au quotidien, ses sœurs sont nombreuses et constituent une meute solidaire, qui, à travers la diversité de ses «membres», fait résonner la symphonie d’un «soi» singulier, en cohérence avec l’humanité [c]ar personne n’est capable, seul, de transformer l’obscur en amour. Nous avons besoin les unes des autres pour cela. Nous avons besoin de tout le pouvoir que nous sommes à même, ensemble, de faire monter11.

Ainsi, le travail de Virginie Despentes représente une zone d’expression libre et audacieuse qui souligne que le seul héros possible en ce monde c’est soi-même, sa vie et son expérience propre ; et permet de ce fait, de se reconnaître comme faisant partie d’une humanité bien plus riche que les modèles dupliqués, imposés par la norme.

  1. Définition provenant du Trésor de la Langue Française Informatisé (ATILF) : atilf.atilf.fr
  2. Encyclopédie des symboles, [Knaur lexikon der Symbole, München, 1989], Paris, Librairie Générale Française, 1996, Coll. « La Pochotèque ».
  3. Ausina Anne-Julie, Performer la femme sauvage. Itinairaire d’une lectrice de Virginie Despentes et de Claraissa Pinkola Estès, thèse de doctorat soutenue le 4 juillet 2014 à Bordeaux III, disponible sur these.fr.
  4. La « salope » pour l’état policier c’est celle qui ne peut pas être une victime de viol puisqu’elle a forcément incité son agresseur avec son attitude ou sa tenue. Sa plainte ne peut donc pas être prise en compte. Pour la prostituée, c’est à peu près la même chose, les lois à l’appui (loi anti-racolage – 2003 mise en place par Sarkozy, arrêté anti-prostitution – 2014, pénalisation des clients par le gouvernement socialiste en 2015 et 2016).
  5. Dick Hebdige, Sous-culture, le sens du style, Paris, La Découverte, 2008, coll. « Zones », p. 18.
  6. Roland Barthes, Mythologies, Paris, Le Seuil, 1970, coll. « Points », p. 227.
  7. Virginie Despentes, King Kong Théorie, Paris, Grasset, 2006, coll. «Le livre de poche», p.64.
  8. Virginie Despentes, op.cit. p. 70.
  9. Idem, p. 78.
  10. Diana J. Torres, Pornoterrorisme, Gatuzain, Azkaine, 2012 [ Pornoterrorismo, Txalaparta, 2010, coll. Gebara.], p. 65.
  11. Starhawk, Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, Cambourakis, Paris, 2015 [Dreaming the Dark. Magic, Sex & politics, Miriam Simos, 1982], p.34.
Sue Rynski
The Whacks à La Miroiterie, Paris 2012. Extrait de l’exposition de PUNK IS ALIVE! Regard sur la scène punk en France au XXIe siècle, Centre musical FGO-Barbara, 1 rue de Fleury 75018 Paris, 22 novembre – 24 décembre 2016
Olivia Clavel
Libération, «À propos de Mont de Marsan», 5-6 août 1977
Nathalie Mondot
Vidéo, en Cours