Commentaire sur les Sex Pistols

François Bon

Concernant la genèse et le parcours des Sex PistoLs, rapportés à leurs prédécesseurs

Ceci est un extrait du commentaire sur les Sex Pistols de François Bon qui nous a autorisés à reprendre les passages que nous voulions. Nous renvoyons bien évidemment à l’intégralité de son texte et à l’ensemble de ses écrits sur Dylan, les Stones, Led Zep, Keith Richards…
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Quand c’est venu, on n’y a certainement pas prêté l’attention nécessaire. Le rock avait toujours poussé devant lui, comme un scarabée maladroit sa boule, cette fonction par quoi lui est indissociable d’affirmer l’excès, et si possible à un endroit où ça gratte et ça morde la vieille société des idées convenues.
Punk est un vieux mot, déjà présent dans Shakespeare. Sa connotation populaire a évolué, mais ça reste proche du bon à rien, du mal foutu – mais sans plus. C’est eux, les Sex Pistols, qui vont l’ériger en rempart moderne – notre propre château.
[…] Alors quand est apparu le mot punk, il s’agissait au plus pour nous autres, qui écoutions les Rolling Stones et Led Zeppelin (plus évidemment quelques autres dont Pinkfloyd, les Who, Doors, Hendrix et Dylan, tout ça va ensemble et ceux du punk n’en étaient que la nouvelle version, éternellement redite depuis les zazous, des gamins mal élevés qu’il importait tellement d’être), d’une nouvelle onde passant sur l’onde lourde ayant avant elle brassé la surface molle du monde.
Une onde hérissée et rapide, un effet de crête (au sens propre, puisque cette crête hérissée allait devenir leur emblème), mais déjà comme quelque chose d’après «nous», qu’on pouvait accueillir avec sympathie si c’était la marque de cette même rébellion qui avait été la nôtre entrant pour la première fois au lycée, à la rentrée de septembre 1968, avec les cheveux par-dessus les oreilles et nos pantalons pattes d’eph’.
Ainsi, dans les magazines que nous achetions chaque début de mois (ils s’arrangeaient pour sortir à dix jours d’intervalle, qu’on ait le temps de se refaire en argent de poche), ces poupées de new York, les New York Dolls, pour qui la drogue n’était pas une rumeur comme elle l’avait été pour Hendrix ou Keith Richards, mais une affirmation de vie, impasse comprise, jusqu’à la maigreur excessive, les yeux cernés et les dents qui tombent. Et leur musique ressemblait à cet excès, et même l’usage du pseudonyme (après tout, Bill Wyman s’appelait William Perks, et Zimmerman le patronyme de Dylan) une revendication de non-être qui était une insulte de plus aux vieilles mœurs : nous ne sommes même pas un nom, juste une étiquette comme vous les multipliez.
Ainsi la silhouette sombre et maigre qui officiait à l’avant des New York Dolls ne s’appelait pas John Anthony Genzale mais Johnny Thunders, ainsi les Sex Pistols imposeraient des patronymes comme Johnny Rotten (Jean le Pourri) ou Sid Vicious (le Vicieux). Et ce corps qui perdait nom, on le trouait et on l’affirmait comme exsangue ou en soif uniquement de ses poisons.
C’est cet inconscient obscur d’une époque qui forcément nous concerne. On ne montait plus sur scène avec un blue-jean de tous les jours, comme Robert Plant, on dédaignait ces oripeaux scintillants qu’affectaient maintenant les Rolling Stones (il a fallu attendre 2003 pour qu’ils reviennent aux tee-shirts et blue-jeans, mais pas payé le même prix que ceux que j’achète chez Smith à New York chaque fois que j’y viens), ce sont des haillons soigneusement déchirés, ou bien même on joue torse nu, et ce n’est plus la boucle d’oreille (Keith Richards se souvient de comment, en 1967, à Rome – hébergé tout cet été-là dans le logement directorial de la Villa Médicis, dite académie de France à Rome, avec Balthus fils en l’absence estivale du père –, quand l’Actors Studio voisinait Pasolini, il avait été des premiers à se faire percer le lobe, et y pendre une dent de cougar), mais pour Johnny Rotten des trombones de papeterie, ou bien sûr cet emblème du punk que sera l’épingle de nourrice, même dans sa version argent pur, accrochée à l’oreille ou bientôt perçant la joue ou les lèvres, et les mille variantes qui s’en sont succédé jusqu’aux usages actuels qui en ont hérité de l’appellation anglaise non traduite : le piercing.

Me surprend plus, à distance, comment la question des âges nous préoccupait peu. Comme si être musicien de rock voulait dire par définition avoir vingt ans et débarquer sur une scène de bois qu’on fait trembler avec des amplis, et une nouveauté dans la pose. Ainsi, nos grands frères étaient Keith Richards, né dix ans avant moi comme Jimmy Page, ou le duo Plant Bonham, cinq ans de plus. Et que l’irruption des New York Dolls nous semblait le petit avatar récent par quoi nos jeunes frères ou ceux qui entraient au lycée maintenant que nous en sortions, pouvaient s’affirmer eux-mêmes : jamais, dans l’idée où s’est figé en moi ce mot punk, n’a été associé que Johnny Thunders et ses collègues avaient mon âge exactement. Et que lorsque s’imposerait la grande secousse sismique des Sex Pistols, il s’agirait pour la première fois de musiciens qui avaient l’âge de mon premier frère, deux ans de moins que moi pour Steve Jones qui naît le 3 septembre 1955 (et mon frère le 5 du même mois), janvier 1956 pour John Lydon dit Rotten. Ce basculement considérable, on peut plus tard l’interpréter comme la marque du ratage : l’histoire aurait pu vous prendre, elle en a pris d’autres. Vous aviez comme modèle des aînés, maintenant sont modèles à leur tour de plus jeunes que vous. Et ces fonctionnements de catalyse dans l’ordre du symbole restent notre principal grimoire à déchiffrer pour comprendre.

[…] Steve Jones est un homme par bien des côtés très sage, un artisan. aujourd’hui qu’il a comme moi le profil un peu lourd, sur sa Gibson blanche il a laissé des décalcomanies de femmes déshabillées comme on en voit plutôt dans les cabines de camion, sur les haltes d’autoroute. Il dit les choses très simplement. Pour lui, apprendre la guitare n’était pas facile. Copier une chanson des Beatles lui a toujours été impossible. Ce qu’il faisait, c’était reprendre d’oreille un petit éclat rythmique des Kinks ou des Pretty Things, le jouer sur deux cordes ou en faisant un barré, et puis dire : «Ah, ça ressemble à ce machin des Doors, là…»

[…] On emmène John Lydon au pub, on met cinq pences dans le juke-box sur un titre à la mode d’Alice Cooper, et on lui demande de chanter par-dessus. Voilà comment s’invente, un beau jour de cette année 1975, la légende de Johnny Rotten, parce que Steve Jones a mis comme objection qu’on peut être très artiste dans l’art de porter des tee-shirt ou des vestes roses, mais qu’on n’a jamais vu de chanteur à succès les dents aussi cariées (Rotten).

[…] La première chanson du groupe, Anarchy in the UK, témoigne de l’alchimie : ligne sinueuse de basse, variation rythmique percussive de la guitare, et la voix éraillée non pas chantante mais déclamante de Johnny Rotten. Et puisque ses copains se refusent à l’harmonie, les deux voix du bassiste et du guitariste, lorsqu’elles rejoignent celle du chanteur, sont à l’unisson. Mais les chœurs d’homme sont une vieille tradition galloise, liée à l’histoire chez eux du mouvement ouvrier, et pas de hasard non plus dans l’appui euphorisant sur cet unisson des trois voix dans le refrain. McLaren saura très bien faire ses affaires de Sex Pistols, même sans beaucoup de concerts ni de disques : un seul, mais un très grand, Never mind the bollocks est-il besoin de le citer.
L’aura de provocation est immédiate, et même pas délibérée. Il aura suffi que steve Jones prononce le mot banni fuck (qui fait aussi partie du vocabulaire élémentaire de Keith Richards comme de celui de Peter Grant, probablement le mot qu’ils auront toute leur vie statistiquement le plus fréquemment prononcé avec motherfucker, le second d’ailleurs contenant le premier) à la télévision pour que cela leur offre la une des journaux bien-pensants, bien mieux que leur revendication d’anarchie pour l’Angleterre.

[…] De la même façon, trois ans plus tard, alors qu’ils s’essayent bravement à jouer God save the queen comme Hendrix déforme le star Spangle Banner, n’ont- ils sans doute mesuré qu’à l’échelle d’une bonne farce de potache, et non pas en scandale national, ce qui s’ensuivra pour eux par cette chanson. Peut-être d’ailleurs pas la chanson elle-même, mais cette décision de McLaren et Virgin de s’assurer du scandale par une pochette, en plein jubilé d’Elisabeth, l’affublant en photo d’une épingle à nourrice en travers de la narine gauche.

[…] Hallucinants, les concerts des Sex Pistols, pour cette énergie qui s’y délivre, dans la proximité sans barrière du groupe et son public. une transe désorganisée, mais où la guitare de Steve Jones et la voix de John Lydon sont maîtres. une voix qui troue la masse musicale, met en avant des amplis saturés les mots éraillés qu’elle désarticule, toujours compréhensible, malléable, irritante ou cassée mais lui vous regarde dans les yeux avec infiniment de sérieux.

Thierry Guitard
Pistols