Le chant de l’ours

No Anger

Les corps anonymes du quotidien n’apparaissent plus sur les planches du monde connu ; mais voilà qu’apparaît l’ours. C’est l’ours du montreur d’ours. C’est un animal exhibé sur les places de village, à la foire de la ville. C’est un spectacle montré, pointé du doigt et objet de tous les regards, dans le brouhaha des voix qui commentent. On s’extasie devant cette force et cette fourrure, on se fascine pour cette rage et cette puissance, on est terrorisé par cette masse, ces dents, ces grognements, cette corde autour de ce cou qui risque à tout moment de lâcher mais qui attache encore l’animal à son pilier. On regarde, on épie, on toise, on plaint, dans un vacarme qui croit comprendre. A distance. Comme à un spectacle qui échappe au quotidien et à son esthétique. On appose un regard sur la peau de l’ours, regard qui tue à petit feu, lentement, insidieusement.

 

C’est l’ours du montreur d’ours. Ça joue à l’ours, dangereux et forcené, dans son rôle qu’on lui attribue. Ça ne devrait pas être là, on tolère l’étrange, alors ça doit jouer à être étrange. Ça doit jouer à effrayer ou à impressionner, à être enragé ou ridicule. Ça doit jouer à être l’ours et à être pensé tel.

 

Mais tout à coup, la corde cède. Il est l’ours du montreur d’ours. Il a rompu la corde qui l’attachait à un pilier. Alors il ne sait que faire de tous ces regards qui demeurent devant lui. Il a rompu la corde, mais toujours devant lui, demeure la foule qui frémit, toise ou plaint. Il ne veut plus être montré et hors de luimême. Sa rage, ses dents, sa force, sa fourrure, sa gueule, sa masse, ses grognements lui sont insupportables. Il veut s’excuser d’être une curiosité, une attraction. Il veut s’excuser d’exister, d’attirer ainsi les regards sur lui. Il a honte d’être l’ours du montreur d’ours, pointé du doigt, effrayant, dangereux. Il a à s’apprivoiser sans la corde autour de son cou. Il n’y arrive pas. Pas encore.

 

Il pousse alors un long cri, qui ressemble à un chant, à la complainte d’une puissance interdite, à l’élégie d’une joie qu’il veut trouver. Il découvre sa voix, l’ours. Étonné. Une voix de baryton, rare et belle, étincelante. Un éclat venu de sa gorge, de ses poumons, de ses entrailles, du plus profond de son être. Pour la première fois, il entend sa voix. On entend sa voix. Le silence se fait dans la foule. Certains diront que c’est encore un objet de spectacle. D’autres y verront une nouvelle puissance. Mais tous l’écoutent et le voient pour la première fois. L’ours, lui, chante devant tous, trop occupé de sa propre signification pour donner de l’importance à celles des autres. Il chante, voilà tout. Il est, voilà tout.

 

Il est l’ours du montreur d’ours. Il aime l’être. Il aime exister. Il porte sur sa peau le stigmate du regard des autres, comme un horizon indépassable qui sera toujours là, près de lui, contre son corps ; mais cela ne le tue plus car sa voix, loin des images apposées, le dirige maintenant vers des significations réinventées. Il existe au-delà de ce regard ; et puisqu’il existe, il veut être vu, et non pas montré. Il sait que les regards s’orientent toujours vers les anciennes traces de la corde autour de son cou, maintenant disparue. Il ne passera jamais inaperçu.

 

Mais, sous la pluie des regards et des paroles, il n’a plus honte. Il ne veut plus cacher sa fourrure, ses cicatrices, sa force, sa gueule, sa masse, ses grognements, sa peau qui, pourtant, en disent long sur lui. Il chante et sa voix en dit davantage encore : il se raconte et dans ce récit mélodique, il reconstruit son corps et se réinvente à chaque parole et à chaque note. La honte de l’ours n’a pas lieu d’être.