Back to the no future

DKelvin

1ère partie. Ne pas écrire sur le punk.

J’ai plus que des réticences à écrire sur le punk. une véritable phobie. Un dégoût même. Le sentiment de trahir, de souiller, d’en annihiler la nature même en l’encerclant d’un arsenal intellectuel qui le détruit en l’approchant. Comme Bataille l’écrit dans l’Érotisme au sujet de la sexualité : plus on l’étudie plus elle se dérobe, plus on la quantifie ou on l’historise, plus ce qui en fait sa substance même s’estompe et s’évanouit, pour n’en laisser qu’une enveloppe désincarnée. Il faudrait bander en étudiant la sexualité comme il faudrait retrouver l’excitation d’alors en étudiant le punk. Le punk c’est comme le mercure. Apparemment une matière certes liquide mais compacte, unifiée, mais dès qu’on la verse et qu’on veut la saisir, alors elle se fragmente en milliers de billes hétéroclites, qui elles-mêmes se fragmentent à leur tour en minuscules unités quand on tente de les attraper. Et pas une seule petite bille résiduelle que l’on puisse tenir enfin entre ses doigts. Non, même le punk, l’individu cette fois, était morcelé, partagé entre un nihilisme absolu, une inclination pour l’entropie envahissante, et une énergie d’entreprendre, de créer, de renouveler le monde, irrépressible. Le mouvement punk est aux mouvements qui l’ont précédé ce que la physique quantique est à la physique traditionnelle. Apparemment continu, mais en fait des quantums que l’on ne peut appréhender que par paquets indépendants, à la demi-vie aussi brève qu’incertaine. D’ailleurs si le punk devait être rangé quelque part dans le domaine de la sexualité, il serait l’éjaculation (qu’elle soit masculine ou féminine, désormais ceci n’est plus un marqueur discriminant). Le punk est pulsatile. En retrouver la vérité par une lecture linéaire est un non-sens.

Relire le passé d’un mouvement dont le présent tenait dans le slogan «no-future», a comme un parfum de paradoxe, et même d’uchronie. Le futur n’était pas une option retenue par les punks. Pourtant, ils ont rapidement assimilé le principe de réalité qui, en l’occurrence, est devenu un pragmatisme teinté de cynisme. Initialement en rébellion contre le mythe de l’artiste et sa traîne de postures et de compromissions, ils se sont aperçus qu’il leur convenait finalement pas si mal ce mythe, tout au moins le statut, et que renverser la table était encore plus excitant si l’on pouvait ensuite la relever et y prendre la place de celui qui y était assis. Pour reprendre une expression désormais utilisée à d’autres fins, le grand remplacement était en marche. On remarquera toutefois que beaucoup de ceux qui profitèrent de cette opportunité, avaient déjà «utilisé» le punk comme stratagème pour obtenir une visibilité qu’ils n’avaient pas. Opportuniste un jour… L’entrisme fut même, durant l’année 1977, une sorte de discipline à part entière, et la réussite de cette opération annonçait le proche désastre. Ainsi, c’est plus encore par ses parasites que par ses membres que le punk a péri. On remarquera d’ailleurs que les deux individus qui me semblent le plus incarner l’esprit punk, c’est-à-dire John Lydon alias Rotten, et Mark Perry alias P., avaient, dès 1978, opté pour une musique plus expérimentale et ne participaient pas à cette récup malsaine. Analyser les premiers mois du punk à l’aune de ce qu’il est devenu dès 1978, c’est-à-dire son installation dans le vieux système tant honni, et lui tenir rigueur qu’il a précipité dans l’oubli et la mort artistique toute une série de gens qui, pour certains, ne méritaient pas ce sort, c’est donc faire la même erreur qu’analyser la révolution française à l’aune de la terreur. Enfin, ce n’est pas à moi, qui refuse l’analyse du mouvement punk, d’en conseiller une méthodologie, des gens autrement plus qualifiés que moi s’en chargeront fort bien.

La seule raison qui me fait encore céder à la tentation d’intervenir sur le sujet, c’est la colère qui me saisit lorsque j’entends certains, notamment français, gloser sur le punk d’un ton docte, en assénant des contre-vérités patentes auxquelles je ne parviens pas à rester indifférent. Il n’est pas question de s’affronter à coups de vérités subjectives, mais de ne pas laisser la doxa ressasser éternellement ce qui n’était pas. bien sûr, ce sont des débats byzantins, mais on n’est pas toujours maîtres de ses emportements. Parmi ces questions (non) cruciales, certaines me tarabustent. Par exemple, est-ce que Clash était un groupe punk ou non, sujet où je m’entête à dire qu’il ne l’était pas (ce que même eux savaient, ils se revendiquaient dans la continuité du rock, celui des grands anciens, pas celui qui s’était dilué et englué) ce qui me vaut systématiquement des insultes méprisantes. Est-ce que le punk était un mouvement rock ou non, où là aussi je conteste l’idée d’y associer un seul style de musique quand la diversité des influences couvrait un panel immense, et ce dans tous les genres, même les plus exotiques ou apparemment éloignés des «codes punks». D’ailleurs le punk était-il un mouvement exclusivement musical ? Ce n’est à l’évidence pas le cas, puisque la remise en question concernait toutes les tares d’alors, du sexisme au racisme en passant par les inégalités et la hiérarchisation des rapports sociaux. À cet égard, un mouvement punk serait tout aussi justifié aujourd’hui car aucune n’a disparu, certaines s’étant même aggravées, mais les punks ne pensaient d’ailleurs pas les résoudre. La révolte était sans espérance. Bien sûr la musique fut un vecteur essentiel, mais aussi ses modes de diffusion, avec la création de labels indépendants bricolés avec les moyens du bord, afin d’échapper à l’obligation de passer sous les fourches caudines des majors, ou de ces nouveaux labels opportunistes qui comptaient bien enfler comme la grenouille grâce à cette manne inouïe d’idoles potentielles. est-ce que les mouvements punks new-Yorkais et anglais sont assimilables, voilà une autre question vis-à-vis de laquelle je ne parviens pas à conserver une digne indifférence, l’un et l’autre n’ayant pas grand-chose à voir, le punk new yorkais n’étant que la résurgence du Velvet Underground et des Stooges, sans le riche arrière-plan social et politique du punk anglais. Et je ne vous parle pas de cette accusation récurrente que les Sex Pistols étaient un boys band créé par un Malcolm McLaren démiurge qui les manipulait dans l’ombre. Le pauvre fut bien incapable de gérer John Lydon, qui explique tout cela très bien dans ses deux autobiographies, et s’il ne dément pas la tentative de McLaren (et de Viviane Westwood), de jouer aux marionnettistes, il est manifeste qu’aucun des textes et aucune des musiques issues du groupe, ne doit quelque chose à ces deux personnages, et que John Lydon échappait à leur contrôle et ruinait systématiquement leur plan de com. Je pourrais continuer ainsi des pages et des pages, et même dkortiquer plus encore les questions évoquées, mais vraiment, la réticence me reprend. concernant mon expérience personnelle, j’ai dkris l’essentiel dans un texte qui fut publié en guise de préface d’un livre qui reprenait la chronologie précise du punk depuis ses débuts, chronologie qui avait été publiée des années durant dans le fanzine New Wave. L’auteur du livre était d’ailleurs le créateur du fanzine, Patrice Herr sang. Je le reproduis ci-contre pour ceux qui seraient intéressés. le reste appartient à la rémanence mnésique qui s’éteindra avec la mort de ses derniers acteurs. comme tout le reste. finalement, le slogan était lucide. No future.

Bobigny, octobre 2016

Sale punk Lætitia
Old punk is not dead yet Val
Être punk, c’est être libre Martial, Punk à chienne

2ème partie. Ne pas avoir vécu le punk : Lyon (1976-78)

Tout a commencé en décembre 76, quand un vendeur de la Fnac, qui nous savait, mon compagnon d’adolescence et moi-même, désespérément à l’affût de quelque nourriture un peu consistante à se mettre entre l’enclume et l’étrier depuis que le rock était devenu de la glue pour les tympans, nous tendit négligemment un 45 tours sans pochette, frappé sur sa rondelle du logo EMI, en nous disant «Tenez, c’est de la merde, prenez et écoutez, ça devrait vous plaire» (retranscription apocryphe). Connaissant les goûts affligeants de notre interlocuteur, nous nous précipitâmes sur le champ dans la petite pièce où le staff local autorisait (avant tout par grandeur d’âme et accessoirement inclination homo assez marquée) les deux grands ados dégingandés et impécunieux que nous étions, à écouter quelques disques (et le plus souvent à n’en acheter aucun). Il n’est guère utile de préciser que lorsque le riff d’Anarchy in UK (car c’était bien l’Anarchy in UK des Sex Pistols gravé brièvement chez EMI dont il s’agissait) s’éleva tel un cyclone dévastateur dans l’air confiné de ce cagibi capitonné, nous fûmes aussitôt emportés par le tourbillon sonore et immédiatement acquis à la cause. Autant dire que la revente quasi-intégrale des quelques 200 disques de ma discothèque (sauf mes vieux Creedence Clearwater Revival, Aqualung de Jethro Tull et le Led Zeppelin III), la constitution de notre propre groupe, le choix de son patronyme (Suzie Belle en hommage à Suzi Quatro et à notre bassiste, plutôt belle), la recherche d’un local de répétition (une effroyable cave humide et malodorante), la composition des morceaux (entre Sex Pistols et … Sex Pistols, avant de s’ouvrir un peu à autre chose, ouverture rapidement béante qui nous conduisit tout de même en 4 ans à des reprises de Ray Charles, Frank Alamo et des Kinks) et les concerts tous azimuts (que je transformais souvent en séances cathartiques de violence collective du fait de ma coupable tendance à insulter l’assemblée, saigner du nez, ou me fracasser le crâne du fait d’un contrôle moteur amoindri par l’alcool) ne furent que les étapes consécutives découlant tout naturellement de ce traumatisme premier, autrement plus fort que toutes les conneries freudiennes qu’on nous a fait gober depuis 1 siècle (mon stade anal à côté du premier single des Sex Pistols, est d’une totale insignifiance existentielle).

Il me faut peut-être faire un bref topo sur le tour particulier que prit l’éruption punk à Lugdunum la moderne. Le mouvement punk naquit à Lyon dès 1977 avec quelques groupes qui lui donnèrent rapidement un rayonnement national : Marie et les Garçons, Electric Callas et Starshooter. Mais la scène fut plus vaste que cela, la seule faute des autres ayant été de ne pas se précipiter pour signer avec une major dès que ces hyènes affamées pointèrent leur museau saprophage. Leurs noms, tombés du coup dans un irréversible oubli, méritent une petite citation posthume : Graffiti, Raison Pure, Diamant et bien sûr Suzie Belle devenu, dès le départ de la belle, Suzie B. (le nouveau bassiste était mignon mais pas assez toutefois pour mériter qu’on rebaptise le groupe Suzie Beau). En réalité, ne nous cachons pas derrière une commode révision à distance de l’histoire, aucun de ces groupes ne pouvait décemment se réclamer du mouvement punk, et n’aurait eu la moindre crédibilité outre-manche. Le français est comme cela, trop marqué par la chanson française, la mode, l’attitude. Tous ces jeunes gens faisaient en réalité une fixette sur les Stooges (je comptai ainsi un soir 3 versions d’I Wanna Be Your Dog» lors d’un festival punk local) ainsi que sur le Velvet, mais plutôt plus pour la pose arty destroy de ces deux légendes que pour leur musique. nous mettrons à part starshooter qui a toujours été considéré par les punks lyonnais comme un gag, plutôt moins drôle que Plastic Bertrand (on peut en dire autant de Bijou, véritable énigme devant l’éternel qui fit de ce mauvais groupe revival un symbole du punk français, mais laissons ça aux Parisiens). Parmi les groupes punks en activité, ce sont d’ailleurs les plus ostensiblement intellos dont l’influence s’exerçait sur le punk lyonnais (Wire, XTC, The Fall, Joy Division). Ce qui me chagrina le plus, ce fut l’absence de toute dimension politique dans ce nouveau chaos. En tartinant mes textes (Democrasseux, Politichiens, Le nouveau vide sont quelques titres des premiers morceaux que nous livrâmes en pâture au public, plutôt content à ce qu’il me semble), je compris vite que cet aspect-là n’intéressait personne et qu’une vacuité nihiliste affichée était la seule posture autorisée. Il faut dire que la politique émigra assez vite, y compris outre-manche, des préoccupations du mouvement (avant de ressurgir quelques années plus tard avec des groupes comme Conflict), et je fus moi aussi gagné par cette dépolitisation. La disparition des Sex Pistols, la récupération des Clash et une passion effrénée pour Mark Perry, Pete Shelley, Peter Perrett et les Saints, me conduisirent à donner moi aussi dans l’introspectif.

Courant 79, sentant les carottes carboniser, je tentais bien de fédérer tous les outsiders sous une même enseigne intitulée, assez médiocrement je dois l’avouer, «nouveau rock nouvelle scène», imaginant pouvoir, à l’instar de Two Tones, contourner les majors. Mais il était trop tard, et puis surtout j’étais à l’évidence le seul à avoir ce type d’appréhension vis à vis des majors. mes interlocuteurs attendaient tous le grand soir où sex & drug & rock’n roll leur seraient servis sur un plateau d’argent. Ils attendent encore. En réalité, avec le recul, je m’aperçois que je n’ai fréquenté que très périphériquement ce milieu, n’ayant jamais eu de goût pour la glande, les conversations creuses, et les «salut ça va» débités à la chaîne à la terrasse des cafés (et quels cafés, n’oublions pas qu’on est à Lyon, une ville à l’époque particulièrement infecte et fuligineuse, bétonnée à la va-vite durant les années 70 par le sinistre Pradel). Bilan des opérations, Electric Callas en resta grosso modo à son premier EP, Marie laissa ses garçons sombrer dans la dance muzak à 2 balles, starshooter devint un gag national et les autres finirent, comme votre serviteur, derrière les platines de la seule radio libre méritant cette appellation non contrôlée : Radio Bellevue, qui vit même défiler les pantôches parisiens type Pacadis, venant par à-coups empester le réduit collectif d’où nous em(i)ettions nos playlists insensées. Nous étions en 81 et le mouvement punk n’était déjà qu’un souvenir amer, celui d’un ratage absolu.

Bien sûr, je semble faire de sacrées impasses. Oui il y eut bien le Rock’n Roll Mops, des concerts des Boys, de Blondie, des Stranglers et des Cramps. Mais tout ça, c’était déjà du showbiz (une boîte à concerts, des tournées de groupes anglo-saxons, so what !), alors que le punk aurait dû être une formidable explosion de créativité jaillissant du sein même de la ville. Il me restera de tout cela deux personnages : Born To Kill (nous avions souvent des pseudos, j’ai même dû prendre celui de Dr Kiddy quelques temps, c’est dire), qui portait la frustration sexuelle comme une décoration et qui m’a appris son pouvoir de provocation, et puis Dolores (encore un pseudo), qui restera pour moi éternellement comme une promesse d’amour que l’abstinence, évitant les inévitables à côtés prosaïques de la consommation charnelle, aura permis de préserver.

Ce qu’on re-découvre en lisant la chronologie sèche des événements telle que nous la rapporte Patrice Herr Sang dans son livre Vivre Pas Survivre, c’est la violence que durent encaisser les punks durant ces quelques années. J’avais presque oublié que je fus personnellement tenu en terreur rue Édouard Herriot, une heure durant, et dans l’indifférence générale de quelques milliers de passants qui se contentèrent de s’acquitter consciencieusement de leur qualité (passer), par 3 punkophobes lissencéphales arborant un look rockabilly qui couvrait mal leur bedaine de bière- o-philes invétérés. Je ne dus le salut de mes dents qu’à l’arrivée d’autres punks qui vinrent à mon secours, ce qui nous valut une baston mémorable dont certaines carrosseries portèrent la trace. Venant d’acheter le premier album de Wire qu’un de ces porcs m’avait confisqué (et qu’il aurait cassé dès les premiers accords je suppose), je dois avouer que je passai plus de temps à tenter de récupérer mon précieux vinyle qu’à jouer les justiciers. Quelques semaines plus tard, les dents de mon voisin ne résistèrent pas, elles, au coup de boule d’un des skins qui s’étaient invité au concert des Cramps. Mais comme il le montre fort bien, la violence à laquelle durent faire face les punks fut le plus souvent duale : celle des fachos d’un côté, des flics de l’autre (ce qui est plus pléonasmique qu’oxymoresque). Il en allait de la bonne marche de la société rétrograde dans laquelle nous macérons toujours et qui n’a pas de haine assez forte pour ceux qui la contestent. Nathalie Menigon ou Cesare Battisti sont aujourd’hui les preuves vivantes (pour combien de temps) de la ténacité des rancunes d’états qui pardonnent les pires saloperies quand elles s’exercent dans le cadre d’une activité en accord avec sa vision mercantile et/ou servile de l’humain (Sirven et Papon sont eux sortis de prison).

Voilà, comme je le craignais, cette préface n’en est donc pas une et risque de me rester sur les bras. Tant pis, je la bercerai et elle s’endormira. Finir en rêve n’est pas le pire qui pouvait lui arriver même si, pour paraphraser John Lennon, concernant le punk, je crains que «the dream is over».

Paris, Mai 2004
Publié comme préface de Vivre Pas Survivre, Patrice Herr Sang, Éditions du Yunnan, 2007.