Alternative Ulster

Tim A. Heron

«Is this the Uda? Or is this the IRA? I thought it was the UK1 Ici, Johnny, on est en Ulster.

Rotten a beau chanter l’anarchie, nous, en Irlande du Nord, on la vit. Au quotidien. Johnny n’a pas vécu les fouilles à l’entrée des magasins, les soldats et fourgons blindés à chaque coin de rue, les bandes de voyous qui te caillassent parce qu’ils t’ont vu sortir du «mauvais» quartier. Vicious n’a pas connu les bombes dans les boutiques, les fusillades dans les bars, les membres ou organes qui jonchent les pavés (dommage collatéral). S’ils venaient ici, il se rendraient vite compte que l’anarchie, ce n’est pas l’état d’exception. C’est la routine, le train-train, l’apathie face à une violence qui n’en finit pas. Une violence qui ne touche pas tout le monde, mais qui peut toucher n’importe qui. Mais comment les Pistols le sauraient-ils ? Ils ne sont jamais venus ici.

The Clash, eux, sont venus. Le 20 octobre 1977. Mais ils n’ont jamais pu profaner le Ulster Hall, ce temple du rock. Les élus annulent le concert à la dernière minute. Une question d’assurance, disent-ils. Les jeunes punks venus de partout – certains des quartiers chauds de Belfast, d’autres du fin fond de la brousse irlandaise – se retrouvent comme des cons. Donc on fait quoi ? On fait ce que les nord-irlandais savent faire de mieux : on commence une émeute. On gueule, on bloque la route, on casse quelques vitres. Bien sûr, la RUC – les flics protestants au service de sa majesté – sont là en moins de deux, les journalistes aussi. On peut toujours compter sur eux. Les matraques et les Moleskines. Les flics nous bastonnent et nous foutent dans leurs fourgons, les journalistes nous prennent en photo pendant que l’on hurle «SS RUC ! SS RUC !». L’émeute de Bedford street, un gros titre tout prêt pour le lendemain. Un mythe est né. Comme au 100 Club, comme à Mont-de-Marsan, chaque punk nord-irlandais était là, même ceux qui n’étaient pas encore conçus. Et les membres des Clash, pendant ce temps-là ? Ils se font prendre en photo devant les fourgons blindés et le fil de fer barbelé, loin de l’échauffourée. Une photo op pour «le seul groupe qui compte». L’anarchie, prête à consommer.

Le pire, ce ne sont pas les bombes ou les balles perdues. C’est l’ennui. Une torpeur implacable, qui se loge dans les estomacs, qui s’installe sur les visages, qui hante les rues. La nuit, les villes sont désertes. Personne ne sort, de peur de se faire enlever, tabasser, ou pire. Personne ne sort, sauf les putains, les punks et les pédés. À Derry comme à Belfast, c’est comme ça que l’on t’appelle, si tu essaies de respirer, de te dérider, de te démarquer. La nuit, on est tous pédés.
La drogue n’est pas une échappatoire non plus, du moins pas si tu vis dans les quartiers populaires. Si les paramilitaires te voient prendre du speed, ils t’accompagnent dans une allée sombre, et te mettent une balle dans chaque genou. Si tu as de la chance. Du coup, il ne nous reste que la vinasse, la bibine et la glue. Jamais le shit, ça c’est pour les hippies et les étudiants. Oui, le véritable ennemi, c’est l’ennui. Cet ennui qui rend fou, qui pousse les flics à tabasser, les bidasses à brutaliser et les ados à s’engager dans l’IRA ou l’UDA.

Le seul répit, ce sont les concerts. Et quels concerts ! De bons groupes, on en a un tas, et de toutes sortes. Il y a les naïfs (The Undertones), les faux durs (The Outcasts), les malchanceux (Rudi), les vendus (Stiff Little Fingers)… et des dizaines d’autres groupes qui, semaine après semaine, célèbrent des grand-messes dans les quelques bars miteux qui veulent bien accepter les punks, les mineurs et les catins. Catho ou parpaillot, on danse, on sue, on crache, on pue. Sabbats de salauds. Bacchanales pour bourrins. Pourtant, ce ne sont pas les prêtres du punk qui comptent, mais nous, les punks ordinaires. Ou plutôt tous les punks sont prêtres. On officie tous. Oubliez les martyrs républicains, oubliez les défenseurs du peuple protestant, les illuminés du grand soir et les culs-bénis. Nous sommes nos propres héros. Nous, les punks. nous qui restons en Irlande du nord plutôt que de déguerpir comme ces bourges d’étudiants. nous qui ne rejoignons pas l’armée (« vive l’angleterre ! »), la police («vive la reine !») ou les paramilitaires («vive la république !», «vive l’Ulster libre !»). Nous qui, sans foi ni loi, avons pour seul crédo la musique et la défonce. Nous sommes taigs (catholiques) ou huns (protestants), mecs ou meufs, hétéro ou queer. On pogote ensemble, on boit ensemble, on sniffe ensemble, on couche semble. Pendant l’espace de quelques heures, on redessine les frontières de l’Ulster. Billy, du quartier du Shankill (plus parpaillot que là, y a pas) a ramené chez lui Damian, un copain batteur. Et catho. Tous les gamins du quartier se sont entassés dans le salon pour passer leurs mains, tour à tour, dans ses cheveux. Pour voir s’il avait des cornes. Des cornus, il y en a, mais parce que un punk, faut pas croire : ça a un sacré sex appeal. Quand on se pelote dans les toilettes du Harp, du Pound, du Casbah ou de l’Anarchy Centre, on ne cherche pas à savoir si la chair est protestante ou catholique. Sous les néons rouges, on pratique l’œcuménisme comme personne. Teenage kicks dans les chiottes. C’est ça, le processus de paix.
La paix. Qui en veut vraiment ?
Un gouvernement composé demain des crapules qui hier nous passaient à tabac. Un boulot de petit fonctionnaire ou de conducteur de taxi. Une maison mitoyenne dans un quartier ségrégué, une Ford Cortina qui roule à peu près, un bébé que l’on va devoir envoyer dans une école ou catholique ou protestante. Ça sent le rêve, ça ? Et puis, qu’est-ce que ça change pour nous ? UK, roi ? Ulster indépendante, Irlande unie ? On s’en fout, nous. Ce qu’on veut, c’est une Irlande du Nord où on ne s’ennuie pas. Ce qu’on veut, c’est l’anarchie, mais selon nos propres termes. On veut un avenir, mais imaginé par nous-même.
Pas Anarchy in the UK, mais : alternative Ulster.

  1. Sex Pistols, Anarchy in the UK, EMI, 26 novembre 1976.